Specs l'audacieuse

Marie-Josée Trempe s’efforce de ne pas gagner sa vie sur le dos des autres femmes; elle forme ses mannequins afin d’éviter qu’ils ne se laissent utiliser par l’industrie de la mode.
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Marie-Josée Trempe s’efforce de ne pas gagner sa vie sur le dos des autres femmes; elle forme ses mannequins afin d’éviter qu’ils ne se laissent utiliser par l’industrie de la mode.

Lundi commence la Semaine de mode de Montréal. Les mannequins porteront les vêtements de nos designers pour présenter les collections automne-hiver 2010-2011. Derrière les mannequins, des agences comme Specs, qui fête ses 20 ans cette année. Conversation avec la fondatrice et directrice de l'agence, Marie-Josée Trempe.

Coco Rocha, que vous représentez, a soulevé tout un débat lors de son passage à la Semaine de mode de New York (11-18 février). Le New York Times, le New York Daily News, tous ont parlé de sa «grosseur». Elle-même a réagi sur son blogue (http://ohsococo.blogspot.com). Quelle a été votre réaction?

Je la représente depuis plus de cinq ans. Elle s'est hissée au sommet, elle est l'un des trois ou quatre mannequins internationaux en ce moment. Entendre une jeune femme qui travaille avec les plus grands dire avec cohérence, intégrité et respect que le skinny actuel n'a pas de sens... je dois dire que je suis fière d'elle. Depuis les tout débuts de l'agence, ça fait partie de ma mission d'avoir des mannequins en santé. Je suis signataire de la Charte québécoise pour une image corporelle saine et diversifiée (www.scf.gouv.qc.ca/index.php?id=363) et j'ai accepté pendant longtemps de ne pas aller à l'international à cause de ce choix.

Quel est le rôle de l'intelligence dans le mannequinat?

Pour Specs, c'est primordial. Quand vous allez à un casting et qu'il y a 60 candidates, qu'est-ce qui fera pencher la balance en votre faveur? L'apparence, oui: la fille doit avoir l'air d'un mannequin. Mais il faut aussi savoir parler! Je passe beaucoup de temps à former mes mannequins, je leur explique comment fonctionne le marché; il y a toutes sortes de situations et il ne faut pas oublier que je travaille avec de très jeunes filles. La plus jeune a 14 ans — j'ai enfreint mes propres règles en l'acceptant, je ne prends normalement que des filles de 15 ans et plus.

Quatorze ans! Au secours!

C'est très jeune, c'est vrai. C'est une exception. Elle vient du milieu de la danse, de la performance. J'ai rencontré ses parents. Je vous le dis: je vais en prendre soin.

Qu'est-ce qu'un bon mannequin?

C'est une fille qui sait porter et mettre en valeur un vêtement. Ç'a l'air évident? Une fille qui met la main à la hanche pour poser alors qu'il y a un appliqué sur le côté, disons une grosse fleur, n'est pas un bon mannequin! Un bon mannequin adapte ses gestes et son corps, elle comprend le designer. Aussi, on ne se présente pas à un casting de vêtements sport comme à un casting de lingerie.

Comment trouvez-vous vos mannequins?

Je vais à des congrès de mannequins, partout dans le monde. On a aussi des auditions ouvertes, tous les vendredis après-midi. On reçoit les candidates pendant une heure (www.specsmodels.com). Mon top-mannequin actuel, je l'ai découvert comme ça. Et bien sûr, je regarde toujours les gens en me posant la question de savoir s'ils feraient de bons mannequins, partout où je vais. Parfois, je donne ma carte et fais mon petit discours.

Quand on voit un défilé, on se rend compte que la réussite ne dépend pas seulement de la qualité du design. Un défilé peut être ordinaire ou très enlevant, et cela repose en partie sur les mannequins, non?

Le mannequin va mieux défiler s'il a compris la collection qu'il présente. Il faut travailler en complicité avec le designer et incarner le vêtement. Vous savez, il y a aussi des designers qui craquent sur un type de beauté, et parfois les filles ne savent même pas marcher. Si un designer a choisi un visage ou un corps sans se préoccuper de l'expérience de la passerelle...

On entend à Montréal que les designers vivent des situations difficiles et que, sans l'aide des agences, certains ne pourraient pas défiler. Vous avez aidé des designers, c'est méconnu...

Je ne dirais pas «aider» ou «prêter des mannequins» — dans l'industrie, en ce moment, il y a tellement de choses qui sont faites gratuitement! Il faut être précis. Nous travaillons avec certains d'entre eux depuis des années, et ce sont ceux qui respectent les valeurs que nous avons. Si une saison un de mes clients designers me dit qu'il a des difficultés, on trouve ensemble une solution. Mais vous savez, à Montréal, les mannequins ne font pas d'argent à la Semaine de mode. Les tarifs sont minimes.

Pourquoi y participer alors?

La Semaine de mode est importante pour Montréal! Nous, on essaie de faire en sorte qu'un mannequin qui est apprécié de plusieurs designers puisse travailler. Les défilés se suivent d'heure en heure, comme vous le savez. Eh bien, il y a des designers qui nous disent que tel mannequin ne peut pas faire le défilé avant, ou deux défilés avant le leur. Je viens de faire 18 défilés à New York; aucun designer n'a eu ce genre d'exigence qui empêche un mannequin de travailler! Ici, on a une petite industrie, et tout le monde devrait travailler ensemble. J'ai des filles à New York qui ne reviendront pas à Montréal à cause de ce manque de collaboration.

Quelle est la part de responsabilité des femmes relativement à tous les problèmes qu'on dénonce dans la mode — l'anorexie, et tout le reste?

On a une part de responsabilité, et les consommatrices sous-estiment leur pouvoir. Mon industrie a une part de responsabilité. Je n'ai pas envie de gagner ma vie sur le dos des femmes! Je suis souvent tiraillée, mais j'ai suivi une formation en coaching et je dis à mes mannequins: travaillez pour utiliser toutes les ressources que l'industrie peut vous offrir. Ne laissez pas l'industrie vous utiliser.

Et Coca Rocha vient de le démontrer! Quelle est la prochaine étape, quel sera le prochain changement dans le monde de la mode?

C'est vraiment la question des échantillons. Il faut changer la taille des échantillons pour les défilés.

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Collaboratrice du Devoir