Femme ou mère? Élisabeth Badinter sème la bisbille

Le Conflit: la femme et la mère, tiré à 85 000 exemplaires, paraîtra au Québec en mars.
Photo: Agence France-Presse (photo) Patrick Kovarik Le Conflit: la femme et la mère, tiré à 85 000 exemplaires, paraîtra au Québec en mars.

Paris — La Marianne qui s'affiche ces jours-ci dans la presse française est entièrement vêtue de blanc et porte le bonnet phrygien. Mais, ce qui étonne le plus, c'est qu'elle est enceinte et qu'elle pose à côté d'un slogan qui dit que «la France investit dans son avenir». Non, il ne s'agit pas d'une publicité pour encourager la maternité. Plutôt pour le grand emprunt que le gouvernement a contracté afin d'investir dans l'enseignement et la recherche.

Cette publicité a été d'autant plus mal reçue qu'elle semble illustrer le nouveau livre controversé de la féministe Élisabeth Badinter, Le Conflit: la femme et la mère (Flammarion). L'ouvrage, tiré à 85 000 exemplaires, qui paraîtra au Québec en mars, affirme que les femmes sont victimes d'une offensive «naturaliste» afin de redonner vie au «vieux concept d'instinct maternel». Il s'agirait de renvoyer la femme à ses fonctions reproductrices en glorifiant l'allaitement maternel et la mère parfaite.

L'auteure renommée de L'Amour en plus, une étude historique sur l'instinct maternel, dénonce la «sainte alliance des réactionnaires» qui voudraient culpabiliser les femmes qui choisissent de ne pas allaiter, de mettre leur enfant à la pouponnière, de ne pas accoucher à la maison, d'utiliser des couches jetables et d'acheter des petits pots Heinz. Ce «retour à la nature» se produirait, dit Badinter, sous couvert d'écologie, d'une pensée essentialiste et d'un virage féministe «à 180 degrés». La philosophe s'en prend particulièrement aux thèses du nouveau féminisme en vigueur aux États-Unis et dans le nord de l'Europe, qui auraient pour effet de ravaler la mère humaine au niveau du «chimpanzé»!

Une thèse disséquée

On comprend que la réplique ne s'est pas fait attendre. On ne compte pratiquement pas de quotidiens et de magazines où la thèse de Badinter n'est pas disséquée. L'une des premières à réagir fut la primatologue américaine Sarah Blaffer Hrdy, connue pour sa relecture féministe des thèses de Darwin sur les primates. L'instinct maternel existe même si ces comportements «ne sont jamais totalement prédéterminés génétiquement», a-t-elle déclaré au Nouvel Observateur. Cet instinct serait le fruit d'«interactions complexes entre gènes, tissus, glandes, expériences passées et signes de l'environnement», dit l'auteure de Mother Nature.

Quelques-unes des féministes françaises les plus en vue sont sorties de leur réserve pour reprocher à Badinter de négliger l'aspect biologique des femmes. Le «féminisme égalitariste fondé en France par Simone de Beauvoir» aurait ignoré «l'aspect biologique de la différence des sexes», écrivent dans Libération quatre féministes qui se revendiquent de «l'éco-féminisme». Marie-Florence Astoin, Stéphanie Boudaille-Lorin, Zorica Charlot et Dali Milanovic estiment que le féminisme de leur mère aurait poussé les femmes «à adopter des comportements masculins [...] au détriment des femmes et des enfants».

Le livre a aussi secoué les milieux politiques. Selon la secrétaire d'État de François Fillon, Nathalie Kosciusko-Morizet, Badinter se trompe de combat. «Le problème, ce n'est pas l'allaitement, c'est la discrimination professionnelle, les inégalités de salaire et le plafond de verre qui les empêche encore d'accéder aux responsabilités.»

Dans sa chronique sur France Culture, Clémentine Autain reconnaît la justesse de la critique des thèses essentialistes. Mais elle déplore que «la maternité ne trouve quasiment pas grâce aux yeux de la philosophe». Comme si la grossesse et l'éducation des enfants n'étaient qu'«aliénation», «privation de liberté» et «contraintes». La codirectrice du mensuel Regards déplore notamment l'absence de réflexion sur «le rôle des pères».

Malgré les critiques parfois virulentes, Badinter persiste et signe tout en admettant que, pour des raisons notamment historiques, les jeunes femmes françaises continuent à «n'en faire qu'à leur tête». Bref, qu'elles préfèrent toujours le biberon, les couches jetables et le travail à temps plein. Mais jusqu'à quand?

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Correspondant du Devoir à Paris