L'expulsion des Blancs de Kahnawake indispose Ottawa

Manifestation autochtone à Kahnawake en 2007. La décision d’expulser les Blancs de la réserve a été mal reçue par le ministre des Affaires indiennes, Chuck Strahl, mais aussi par le chef libéral, Michael Ignatieff, et la présidente de Femmes autochtones du Québec inc., Ellen Gabriel.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Manifestation autochtone à Kahnawake en 2007. La décision d’expulser les Blancs de la réserve a été mal reçue par le ministre des Affaires indiennes, Chuck Strahl, mais aussi par le chef libéral, Michael Ignatieff, et la présidente de Femmes autochtones du Québec inc., Ellen Gabriel.

Ottawa — La décision du conseil de bande de Kahnawake d'expulser de la réserve toute personne n'étant pas Mohawk fait de plus en plus de mécontents. Dans le lot, il y en a un de taille: le ministre fédéral des Affaires indiennes lui-même, Chuck Strahl. Il n'interviendra toutefois pas, la loi étant du côté des Mohawks.

Interrogé sur ce qui se produit ces jours-ci à Kahnawake, le ministre Strahl a tout d'abord dit que la décision du conseil de bande «rend beaucoup de gens mal à l'aise». Harcelé par les journalistes, il a fini par reconnaître qu'il était du nombre. «Je suis mal à l'aise avec cela», a-t-il reconnu. C'est la première fois qu'un ministre fédéral, responsable des réserves indiennes au Canada, se prononce sur les politiques de pureté du sang en territoire mohawk.

Conseil de bande souverain

Le ministre a toutefois insisté à plusieurs reprises pour dire que le conseil de bande de la réserve était souverain et avait le droit de prendre ce genre de mesures. «Beaucoup de gens sont mal à l'aise avec cette décision, mais c'est une décision que le conseil de bande a le droit de prendre, a assuré M. Strahl. Ce n'est pas comme s'ils n'avaient pas le droit de le faire ou qu'il n'y avait pas d'assises constitutionnelles pour le faire. Ils peuvent le faire. Nous pouvons tous avoir une opinion sur le sujet, mais il n'y a pas de doute que c'est légal. Ils peuvent le faire en toute légalité.»

Le ministre a précisé qu'une partie du malaise venait du fait que les expulsions auront pour effet de séparer des couples et des familles. Ce sont surtout des hommes mariés à des femmes mohawks qui sont visés. «Nous devons être respectueux, a-t-il ajouté. Que j'aime cette décision ou pas, il revient au conseil de bande de prendre les décisions qui s'appliquent à leur territoire. Il ne revient ni à moi ni au gouvernement de prendre ces décisions et nous ne prendrons pas ces décisions.»

En 1999, Chuck Strahl et ses collègues réformistes de l'opposition s'étaient opposés avec virulence à l'accord d'autonomie de la bande nisga'a de Colombie-Britannique justement parce que basée sur une citoyenneté raciale. Leur chef, Preston Manning, faisait même un lien avec l'accord du Lac-Meech, conçu pour plaire au Québec, mais qui déplaisait au reste du pays. Les réformistes avaient stoppé les travaux du Parlement en forçant la Chambre des communes à voter jour et nuit pendant deux jours 471 amendements au traité, souvent de simples changements de ponctuation.

Protéger la culture

Le chef de bande de Kahnawake, Michael Delisle, a confirmé à La Presse la semaine dernière que les non-Mohawks de la réserve seraient invités à partir. Ils ont dix jours pour le faire. Vingt-six personnes sont visées. Si ces personnes n'obtempèrent pas, leur identité sera rendue publique. L'objectif, explique-t-on, est de s'assurer que ce territoire — la réserve — mis à la disposition des autochtones afin d'assurer leur survie culturelle et identitaire, reste le leur. Permettre à n'importe qui de s'y établir rendrait caduc le principe même de réserve.

«Ce n'est pas quelque chose de plaisant à faire, concède le porte-parole du chef, Joe Delaronde. Chaque fois que cela arrive, on se fait taper dessus, on nous compare à des nazis.» M. Delaronde soutient que cet enjeu est constant dans la communauté et que c'est à la demande des résidants que l'éviction a été concoctée. «Le fait est que les réserves sont réservées aux autochtones.»

Dans l'édition d'hier du Devoir, Louis Bernard, ancien secrétaire général du Conseil exécutif du Québec sous René Lévesque, s'est porté à la défense du conseil de bande au nom de la survie culturelle. «Nous sommes près de six millions de Québécois francophones et nous craignons pour notre sécurité identitaire, comme l'a constaté la commission Bouchard-Taylor. Ils ne sont que 8000 Mohawks à Kahnawake. Comment pourraient-ils permettre que, par mariage ou cohabitation, de plus en plus de non-Mohawks viennent s'établir sur leur territoire?»

Dissidence

Le groupe Femmes autochtones du Québec inc. n'est pas d'accord et critique ce repli sur soi. Sa présidente, Ellen Gabriel, déplore le fait que la mesure brise des familles. «Il est important de clarifier que les avis d'éviction ne respectent pas les coutumes et traditions mohawks, écrit-elle dans une lettre ouverte. Au contraire, ces lettres d'éviction témoignent du degré de colonisation de l'esprit de certains peuples autochtones. [...] Qu'un conseil de bande, quel qu'il soit, perpétue les politiques de la Loi sur les Indiens les place dans le camp des oppresseurs».

Depuis au moins 1981, le conseil de bande de Kahnawake se dote de mesures pour que seuls les Mohawks habitent dans la réserve. Une telle mesure a été contestée devant les tribunaux en 1993 par Mary Deer parce que son mari était, comme environ 200 autres, visés. La cause n'est toujours pas réglée, 17 ans plus tard.

Le chef libéral, Michael Ignatieff, a été le premier à se prononcer publiquement contre cette mesure la semaine dernière, qu'il juge «inacceptable». Il a dit comprendre l'objectif de préservation culturelle, mais a quand même invité le conseil de bande à revoir sa décision.
8 commentaires
  • Pierre Rousseau - Abonné 10 février 2010 07 h 35

    Recul

    Il est nécessaire de prendre un peu de recul quand on analyse cette question. Ce ne sont pas les Mohawks qui ont choisi de se faire confiner à une réserve indienne mais bien les gouvernements de ce pays qui ont passé la loi sur les Indiens qui visait ultimement à les « civiliser ». On les confinait à une réserve grande comme un mouchoir et s'ils acceptaient de se civiliser ils pouvaient être « émancipés » en s'assimilant à la majorité dominante et aller vivre « hors réserve ».

    Plusieurs se sont effectivement « émancipés », comme par exemple une femme qui mariait un non-autochtone, et pouvaient aller vivre parmi la société dominante. Ironie de l'histoire, les réserves sont devenues des foyers de résistance à l'assimilation et ont encouragé la cohésion sociale des autochtones qui y vivaient - ce n'était pas l'intention de la loi et le gouvernement Trudeau a voulu les abolir parce qu'elles ne servaient plus d'instrument d'assimilation, tel que planifié, et le livre blanc voulait que les autochtones deviennent des Canadiens comme les autres. On se souvient de la résistance des autochtones à cette proposition gouvernementale.

    Maintenant, les Mohawks sont confinés dans une réserve qui devient de plus en plus surpeuplée, tout comme un grand nombre de réserves indiennes dans le pays. Or, selon la loi coloniale sur les Indiens, les réserves sont « des terres réservées aux Indiens ». Les Mohawks se retrouvent à devoir appliquer cette loi coloniale pour protéger leur culture et leur identité faute de territoire assez grand pour accommoder tout le monde et la société dominante crie à la discrimination!

    Soyons donc un peu honnêtes dans cette affaire et admettons que nos gouvernements ont créé un système discriminatoire, visant à l'éradication des cultures et des identités autochtones, ce qu'on appelle habituellement un ethnocide, qui n'a plus sa place aujourd'hui. Mais, on ne peut simplement annuler la loi et faire comme si rien n'était arrivé. Il faut aussi procéder à un véritable processus de décolonisation et de restauration des autorités autochtones, avec des territoires qui soient adéquats pour qu'ils se développent normalement. Il faut aussi les dédommager pour les atteintes à leurs droits fondamentaux et le vol des terres qu'ils occupaient dans le passé, au moment du contact avec les Européens. Alors là seulement on pourra juger leurs actes.

    Entretemps, ils tentent de survivre avec des outils qui sont nettement inadéquats et il faut au moins respecter leur volonté de protéger leur culture et leur identité. On n'en demanderait pas moins s'il s'agissait de notre culture et de notre identité, n'est-ce pas?

  • jacques noel - Inscrit 10 février 2010 08 h 01

    Le paradoxe indien

    Les leaders indiens ne ratent pas une tribune internationale pour souligner comment les Blancs les ont parkés "sauvagement" dans des réserves comme des animaux. (Watchez ben le show olympique)

    Ca c'est pour la tribune internationale. Pour nous, c'est: on tient à nos réserves comme à la prunelle de nos yeux, et les Blancs, "dahors".

  • Delisle-Gagnon,Valérie - Inscrite 10 février 2010 08 h 06

    ouin bon

    il ne faut pas non plus totalement blâmer le gouvernement, chaque décision doit être remise dans le contexte ou elle a été prise, avec les enjeux sociaux et ethniques du moment. Pourquoi certains autochtone de la planète arrivent, même si il sont "dispersés" dans les grandes villes à conserver leur identité ? peut-être parce que tous individus se disant descendant de ces peuple peuvent porter les vêtement traditionnel et participer aux festivités traditionnelles. Tous bon québécois n'a t il pas sa part de sang autochtone qui lui coule dans les veines ? parce qu'il n'a pas le pourcentage voulu par les gouvernement et les chefs de bandes il n'a pas le droit de vivre comme un autochtone, avec sa famille ? Il faut admettre que se débat ne se règle pas en quelques paragraphes visant le gouvernement.

  • michel lebel - Inscrit 10 février 2010 09 h 29

    Bouger et s'ouvrir

    Je crois qu'Ignatieff a ici raison. Disons les choses clairement: ces expulsions de non-Mohwaks(esseniellement des hommes Blancs mariés à des femmes Mohawks) seraient des actes d'apartheid. Les nations indiennes doivent sortir de cette approche fondée sur le sang.C'est une approche qui est de fait raciste, donc inadmissible au Canada. Ceci dit, il faudrait que toute la question du statut des autochtones soit abordée de front et traitée sous la lunmière contemporaine et non sous celle du siècle passé. Le statu quo n'est pas une solution. Aux autochtones de bouger et s'ouvrir, sinon ce sera pour eux une lente disparition.

  • Bernard Terreault - Abonné 10 février 2010 09 h 39

    LE SYSTEME EST POURRI MAIS QUOI FAIRE ?

    Les commentaires précédents démontrent comme on le savait déjà que le système des réserves est pourri sur le plan humain, en ce qu'il nie pratiquement le droit de choisir son compagnon ou sa compagne de vie et confine la plupart des autochtones à une vie de dépendance économique, et pourri intellectuellement en ce qu'il crée deux sortes de "citoyens" (?) ayant des droits et devoirs différents envers l'état, les réserves n'étant ni des états indépendants ni des vrais parties de l'ensemble canadien. (Imaginez que le Québec veuille expulser tous les non "pure laine", je devrais parir étant au quart irlandais !). L'état canadien, fiduciaire des réserves d'après la Constitution, doit donc organiser dans chaque réserve ou nation des référendums proposant de choisir entre soit la dissolution de la réserve, soit l'indépendance pure et simple (pas impossible, voir Monaco, Andorre, San Marino, le Vatican, le Liechtenstein, le Luxembourg, l'Islande, Singapour, le Timor oriental, le Bhoutan et autres petites enclaves.) Si le Québec devenait indépendant, c'est ce qu'il devrait faire.