L'affaire Villanueva - De la preuve et de l'absence de preuve

Le sort de Fredy Villanueva et des deux jeunes blessés, alors qu’ils s’éloignaient de l’agent Lapointe, s’est joué en moins d’une minute.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Le sort de Fredy Villanueva et des deux jeunes blessés, alors qu’ils s’éloignaient de l’agent Lapointe, s’est joué en moins d’une minute.

De nouveaux documents de preuve déposés cette semaine à l'enquête du coroner sur la mort de Fredy Villanueva jettent un nouvel éclairage sur la conduite de la police de Montréal et de la Sûreté du Québec dans cette tragédie.

Que faisait vraiment Fredy Villanueva avant d'être tué par l'agent Jean-Loup Lapointe, le 9 août 2008 à Montréal-Nord? Jusqu'à quel point essayait-il d'empêcher l'arrestation de son frère Dany? Le patrouilleur pouvait-il sérieusement craindre pour sa vie au point de tirer quatre balles en direction du jeune Villanueva et de ses amis?

En dépit de la preuve, de l'absence de preuve et de préoccupantes zones de gris dans l'enquête réalisée par la Sûreté du Québec (SQ), une équipe de procureurs dirigée par François Brière a trouvé des réponses définitives à ces questions en décembre 2008. Aucune accusation ne serait portée contre les policiers responsables de la mort de Fredy Villanueva. La thèse de la légitime défense semblait en béton.

Après le témoignage des principaux enquêteurs et de la policière Stéphanie Pilotte à l'enquête du coroner ad hoc André Perreault, des questions embarrassantes sur la conduite du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) et de la SQ refont surface. Jean-Loup Lapointe a pris 57 secondes pour descendre de sa voiture et tirer quatre coups de feu, tuant Villanueva et blessant deux jeunes qui lui tournaient le dos. Cinquante-sept petites secondes pour se laisser envahir par la peur d'être désarmé et de mourir. Sa coéquipière a avoué pour sa part qu'elle n'avait pas craint pour sa vie lors de cette opération sur laquelle plane aujourd'hui un nuage de suspicion encore plus grand qu'au début de l'enquête du coroner.

Le Devoir a passé en revue les 136 documents de preuve rendus publics la semaine dernière, quelques heures avant que l'enquête ne soit ajournée jusqu'en février prochain. Cette preuve abondante confirme une fois de plus que le SPVM a mis la SQ (responsable de l'enquête) sur une fausse piste dans les premières heures de la tragédie, en plus d'acheminer des informations erronées au public et de bafouer ses propres règles internes dans les situations de mort d'homme. Les délais anormaux pris par la SQ avant de considérer l'agent Lapointe comme un suspect témoignent d'une conception des pouvoirs d'enquête qui rime davantage avec la mollesse qu'avec la recherche de la vérité. Enfin, cette preuve est parsemée de témoignages contredisant la version officielle retenue par le ministère public.



L'escalade

L'affaire Villanueva est le récit d'une escalade. Le sort de Fredy Villanueva et des deux jeunes blessés (Denis Meas et Jeffrey Sagor-Metellus) alors qu'ils s'éloignaient de l'agent Lapointe s'est joué en moins d'une minute. C'est tout le temps qui s'est écoulé pour qu'une banale partie de dés dans un stationnement se transforme en une scène de crime.

Sitôt sorti de sa voiture de patrouille, Lapointe s'approche de Dany Villanueva et lui demande de s'identifier. Petit délinquant à la traîne des gangs de rue, Villanueva se met à gesticuler, à insulter les policiers et à protester, jurant qu'il n'a rien à se reprocher. Il n'en faut pas plus pour que les deux policiers l'agrippent par les coudes et les poignets et le plaquent contre la voiture de patrouille.

L'intervention dégénère à la vitesse de l'éclair. Villanueva se débat, résiste. Sa cousine ne l'a jamais vu dans une telle colère. Et voilà son frère qui s'approche avec ses amis.

Jusqu'à quel point? Un témoin, Gerardo Escobar, jouait au soccer sur le terrain qui jouxte le stationnement de l'aréna Henri-Bourassa. Il a presque tout vu, tout entendu. «Fredy a crié plusieurs fois aux policiers d'arrêter en français. Fredy était environ à deux pieds des policiers et répétait plusieurs fois le geste de monter ses mains dans les airs et touchait ses poches avant, affirme-t-il dans sa déclaration. Fredy était penché vers les policiers [...] Je n'ai pas vu qui a tiré les coups de feu et je n'ai pas vu d'arme à feu dans leurs mains. C'est arrivé tellement vite.»

Pour conclure, Escobar déclare: «Fredy n'a jamais touché un des policiers.»

La balistique indique que Fredy Villanueva était à moins de 33 centimètres du canon lorsqu'il a été atteint au thorax. La pathologiste judiciaire Anny Sauvageau extrapole à partir des points d'entrée et de sortie des trois balles qui ont transpercé le jeune de 18 ans. Il se trouvait «le plus probablement au-dessus du policier, le bras gauche et l'épaule gauche en position plus basse que le reste du corps (par exemple, comme si le bras gauche retenait ou poussait le policier au sol)», écrit-elle. La rotation du thorax lui suggère que Villanueva avait levé son bras droit; «on pourrait penser par exemple que le bras droit s'apprêtait à frapper le policier», insinue-t-elle.

Quant à Meas et Sagor-Metellus, ils se tenaient à environ

1,5 mètre de la scène, selon les souvenirs de l'agente Pilotte. Lapointe, qui tenait fermement son arme, a dû faire pivoter son bras tendu de 180 degrés pour atteindre sa dernière victime, une preuve potentielle qu'il n'aurait pas tiré uniquement dans les masses qui se trouvaient devant lui pour dissiper la menace, comme on l'enseigne aux policiers.



À Lapointe de répondre

Dans son rapport, l'agent Lapointe affirme que Fredy Villanueva le «serre au niveau de [la] gorge» et qu'il «perçoit son autre main sur [son] ceinturon, près de [son] arme à feu et de [son] poivre de Cayenne». Il «perçoit» qu'un autre individu l'agrippe au bras gauche et au thorax. La peur d'être désarmé et d'être tué l'envahit à ce moment précis et il choisit de tirer.

Dans les faits, Fredy Villanueva n'a jamais tenté d'étrangler Lapointe. Le policier ne s'est d'ailleurs pas plaint de blessure au cou lorsqu'il a été transporté à l'hôpital Notre-Dame, en compagnie de Stéphanie Pilotte. Tout au plus cette dernière a-t-elle vu, dans le feu de l'action, Fredy Villanueva diriger sa main, en demi-lune, vers le cou de son coéquipier.

Les témoins civils offrent des versions variées de l'événement, qui dure moins d'une minute, faut-il le rappeler. Anthony Yerwood-Clavasquin, un ami des Villanueva, confirme dans sa déclaration que Fredy «tassait les mains» de Lapointe pour qu'il lâche son frère. À quelques nuances près, ces jeunes donnent l'impression que Villanueva cherchait, de façon naïve et téméraire, à séparer son frère et l'agent Lapointe. Contrairement aux policiers, les principaux témoins ont été séparés dès les premières minutes de l'événement. Par conséquent, ils n'ont pu harmoniser leurs versions des faits.

L'agent Lapointe a fourni la sienne au vice-président de la Fraternité des policiers, Robert Boulé, lors de son bref séjour à l'hôpital. Stéphanie Pilotte a bu ses moindres paroles, sans parler ni poser de questions. Le risque d'une contamination de leurs témoignages, une hypothèse balayée du revers de la main par les enquêteurs de la SQ, est on ne peut plus préoccupant.

Le prochain témoin à l'enquête, en février, ne sera nul autre que Jean-Loup Lapointe. Pourquoi a-t-il tiré? Comment? Il ne pourra se soustraire à ces questions qui touchent au coeur de l'enquête du coroner. Une enquête qui contredit déjà les premières informations acheminées par le SPVM le soir du drame à Montréal-Nord. Que sont devenus ces policiers «encerclés, jetés au sol et étranglés» par un attroupement d'une vingtaine de jeunes?

À voir en vidéo