Le mouvement des femmes - Un acteur sociopolitique incontournable au Québec

Le mouvement des femmes a enclenché l'une des plus grandes révolutions que l'humanité ait connues, avance la sociologue Francine Descarries. Le syndicalisme au féminin se porte à merveille, clame la présidente de la CSN, Claudette Carbonneau. Et pourtant, la bataille pour l'égalité des sexes est loin d'être terminée, affirment-elles en choeur. Des progrès, mais encore beaucoup de pain sur la planche.

Depuis plus de 40 ans, le mouvement des femmes est un acteur sociopolitique incontournable au Québec. Son objectif: l'accès à l'égalité entre les hommes et les femmes et le partage équitable des ressources, des privilèges et des droits. «Il n'y a qu'un seul féminisme mais plusieurs façons de le penser», précise Francine Descarries. Professeure de sociologie à l'UQAM, sa conscience historique lui permet de poser un regard critique sur le cheminement du féminisme contemporain. Selon elle, le mouvement québécois des femmes est parvenu à un moment déterminant de son histoire. «Au Québec, un ensemble de batailles ont été gagnées autour de la question des droits formels, affirme-t-elle. On s'est aperçu cependant qu'il ne suffisait pas de garantir des droits pour que les représentations sociales, les habitudes, les structures et les institutions changent. Le mouvement des femmes doit se développer maintenant vers la solidarité, vers une meilleure répartition des ressources.»

D'où l'importance capitale du maintien d'un organisme gouvernemental de consultation et d'étude visant à promouvoir et à défendre les droits et les intérêts des Québécoises tel le Conseil du statut de la femme (CSF), qui souffle ses 30 bougies cette année. «Dans le contexte de mondialisation des marchés, il est essentiel que le gouvernement continue de se doter d'une instance de chien de garde des droits des femmes», pense la sociologue. Un avis que partage Claudette Carbonneau. «Cet organisme a joué un rôle majeur depuis 30 ans au Québec. Si les Québécoises sont rendues là où elles sont, elles le doivent en partie au CSF, qui a permis d'organiser des luttes et de jeter un regard neuf sur diverses problématiques.»

Le féminisme conserve donc sa raison d'être malgré ses quelques victoires. «Pourquoi le féminisme existe-t-il encore?», questionne d'emblée Francine Descarries. «Parce qu'il n'y a aucun acquis stable et sûr. Par exemple, on blâme les féministes pour l'instabilité de la famille alors qu'il y a des milliers de raisons qui expliquent ce phénomène. Maintenant, le féminisme doit faire face aux progrès et aux nouvelles contradictions qu'ont entraînés les transformations des structures et des institutions.»



D'abord les roses

Des progrès, le féminisme en a accompli plusieurs. Claudette Carbonneau remarque que les femmes sont infiniment plus présentes dans l'organisation de la vie et dans les responsabilités syndicales. Environ 53 % du membership de la CSN est féminin. «C'est la première fois en 81 ans qu'on a atteint naturellement la parité hommes-femmes à l'exécutif de la CSN», dit la nouvelle présidente, qui se dit elle-même «le fruit de luttes importantes enclenchées depuis une trentaine d'années».

Francine Descarries énumère pour sa part les avancées suivantes: l'acquisition du phénomène de la mixité, la transformation des représentations sociales, l'égalité face à l'éducation et la présence de plus en plus importante des femmes dans les différentes sphères de la société. «La plus grande réalisation du féminisme, ajoute-t-elle, c'est d'avoir donné aux femmes l'opportunité d'entretenir un projet de vie qui se passe en dehors du mari et des enfants, et celle de penser à se réaliser à partir de leur propre trajectoire.»

Ensuite le pot

Mais la bataille n'est pas terminée. La question de l'équité salariale au Québec, dont la loi adoptée en 1996 est «l'une des plus intéressantes et des plus avancées en Amérique du Nord», selon Claudette Carbonneau, n'est pas réglée pour autant. Elle indique que dans le secteur public, le dossier entre dans sa phase finale, après deux ans de travaux intensifs. «On est prêt à envisager une conclusion prochainement, s'il se manifeste un minimum de volonté politique de la part du nouveau gouvernement», dit-elle. Dans le secteur privé, le retard accumulé est attribuable, à son avis, à l'inactivité et la lenteur de la Commission de l'équité salariale, ainsi qu'à la résistance passive des employeurs. Elle note cependant que le changement à la direction de la Commission devrait lui redonner une certaine visibilité. «On veut vraiment que cette loi [sur l'équité salariale], arrachée de haute lutte, trouve enfin son application», insiste la présidente de la CSN.

La réforme du mode de scrutin préoccupe également la centrale syndicale, qui déploie plusieurs énergies autour de ce dossier: «Une révision du mode de scrutin pourrait être un levier permettant d'assurer une représentation plus équitable des femmes au plan politique», croit Mme Carbonneau.

Elle insiste aussi sur la question de la conciliation travail-famille, qui mérite d'être réactualisée avec force. «J'espère que le PLQ a bien saisi à quel point il s'agissait d'un vrai problème qui faisait consensus dans la société, exprime-t-elle. Il faut s'y attaquer et progresser beaucoup plus rapidement que ce qu'on a pu observer au cours des 15 dernières années.» Elle se dit en profond désaccord avec la position annoncée par les libéraux durant la dernière campagne électorale, à l'effet qu'une baisse d'impôts pour tous suffirait à «mettre plus d'argent dans les goussets des familles».

Francine Descarries se dit quant à elle de plus en plus inquiète face au gouvernement libéral, qui vient de nommer un responsable à la condition féminine. «On n'a pas jugé bon de nommer un ministère, dénonce-t-elle. Dans son discours inaugural, M. Charest n'a pas cru bon non plus de féminiser son texte.»

Le plus grand échec du féminisme, ajoute-t-elle, concerne la représentation sociale de la féminité. «Ce qui m'atterre, c'est de voir toutes les petites Britney Spears se promener sur la rue à partir de l'âge de six ans.» À ses yeux, le retour observé à l'apprentissage de la séduction dès le plus bas âge devient en quelque sorte un construit de la féminité. «Je ne peux comprendre que la génération qu'on a tenté de transformer retourne vers ça», s'indigne-t-elle.

Quelques pistes

À chaque mal son remède. Au flou artistique entourant la conciliation travail-famille, Claudette Carbonneau y va de ses propositions: un meilleur soutien financier à la famille, une réorganisation du temps de travail et la remise en question des services publics. «Des pas de géant ont été franchis ces dernières années, on veut maintenant que le réseau [des services de garde] soit complété.» Elle avance l'idée de faire des Centres de la petite enfance des lieux de soutien aux activités parentales.

«Il faut "revamper" l'image des réalisations féministes, propose de son côté Francine Descarries. Les problèmes actuels ne sont pas le résultat du féminisme, mais d'un féminisme qui n'a pas pu gagner toutes les batailles qu'il a menées.»

«C'est en luttant pour une meilleure justice sociale pour tous que le féminisme va s'imposer maintenant au Québec, conclut-elle. La plus grande victoire serait de convaincre les jeunes, hommes et femmes, que cette lutte n'en est pas une d'opposition entre deux groupes, mais une lutte pour obtenir une meilleure société.