Le Devoir de philo - Platon, précurseur de la «saine gouvernance»?

Depuis février 2006, deux fois par mois, Le Devoir propose à des professeurs de philosophie et d'histoire, mais aussi à d'autres auteurs passionnés d'idées, d'histoire des idées, de relever le défi de décrypter une question d'actualité à partir des thèses d'un penseur marquant. Aujourd'hui, voici une réflexion sur ce terme si prisé de la «gouvernance» à partir de Platon, dont les métaphores navales semblent à l'origine de bien des images qui font florès dans le discours public à la faveur de la crise: «On ne peut pas avoir trois paires de mains sur le gouvernail alors qu'il y a une tempête qui s'annonce», avait par exemple déclaré Jean Charest lors du déclenchement des élections, il y a un an.

Les projets de loi 38 et 44 portant sur la saine gestion des établissements d'enseignement supérieur ont mis au-devant de la scène publique la notion de «gouvernance», déjà bien ancrée dans le vocabulaire de la politique québécoise (citons par exemple la loi 53 sur la gouvernance des sociétés d'État). De ce fait, le Québec entre pleinement dans l'ère nouvelle de la gestion étatique et rejoint la communauté internationale ainsi que ses institutions telles que le FMI, la Banque mondiale et l'OCDE.

D'où vient cette notion de gouvernance? Telle que nous la comprenons aujourd'hui, elle émane des milieux financiers et politiques et fut remise à l'honneur dans les années 90. Toutefois, cette notion trouve son origine lointaine chez nul autre que Platon, le premier à avoir posé les bases d'une «saine gouvernance». Que pourrait bien penser le fondateur de l'Académie du présent modèle de gouvernance?

Gouverner et art de gouverner

En 387 avant J.-C., Platon fonde l'Académie. Épuisé de la démesure démocratique, de son manque de direction et de l'anarchie qui y règne, il se lance dans la longue rédaction de sa solution aux maux qui affligeaient alors, selon lui, Athènes. Le projet de la République pose les bases d'une organisation juste de la société.

Dans ce texte, il compare la démocratie à un navire où tous les matelots sont obsédés par le contrôle du navire, négligeant le fait tout simple qu'une seule personne puisse véritablement s'en occuper: le pilote (VI, 488a-e).

Par cette métaphore, Platon allait instaurer une conception particulière de la politique comme navigation. De fait, le verbe grec pour désigner cette activité de pilotage (kubernaô) est à l'origine, notamment, de deux termes: le gouvernement et la gouvernance.

Cette conception, d'abord métaphorique, révèle néanmoins la conception bien réelle que se fait Platon du gouvernement des hommes: celui-ci est une affaire de technique, il requiert un savoir précis que les spécialistes pourront appliquer.

Pourquoi Platon prend-il soin de bien distinguer entre la pratique du gouvernement et sa technique — l'art de gouverner? La réponse à cette question survient dès le premier livre de la République, ce qui nous permet d'en saisir l'importance.

Le sophiste Thrasymaque, représentant dans le dialogue de l'exubérance démocratique, soutient que «le juste n'est rien d'autre que l'intérêt du plus fort» (I, 338c) et que «dans toutes les cités le juste est la même chose, c'est l'intérêt du gouvernement en place» (I, 339a).

Comment cette thèse, que d'aucuns trouveront aberrante, peut-elle bien représenter dans l'esprit de Platon la démocratie? Pour Platon, comme pour ses semblables d'ailleurs, la démocratie forme le régime de l'égalité, le modèle politique où personne n'a autorité sur personne et où le pouvoir ne peut s'acquérir en dernière analyse que par la persuasion des égaux. La thèse démocratique repose ainsi sur la nature conventionnelle de l'égalité, ce qui rend son pouvoir anarchique au premier sens du terme, c'est-à-dire qu'il n'est fondé sur aucune hiérarchie. Cette conception de la démocratie se présente dans la formule classique: gouverner et être gouverné.

Contre la position de Thrasymaque et l'aberration démocratique que le sophiste représente, Platon insistera pour trouver un fondement théorique à l'exercice du pouvoir. En faisant dire à Thrasymaque que le plus fort est en fait un expert, il détourne la discussion. Le pilote d'un navire est pilote parce qu'il possède l'art du pilotage de même que le médecin est médecin en tant qu'il possède l'art de la médecine.

Le dirigeant dirigera alors en fonction de l'art de gouverner. Ainsi, la thèse de Thrasymaque est réfutée, car l'expert en médecine n'aura pas son intérêt à coeur, mais l'intérêt de son patient: «Aucun homme, quel qu'il soit, en aucune fonction de direction, dans la mesure où il exerce cette direction, ne considère ce qui est son intérêt propre, ni le prescrit, mais bien ce qui est utile à celui qu'il dirige et par rapport auquel il est l'expert en son art» (I, 342e).

Platon, dans sa critique de la démocratie, insiste donc sur le rapport hiérarchique entre les dirigeants, soumis à l'art de gouverner et dans lequel ils sont experts, et les dirigés. La pratique politique, dans l'esprit de Platon, se pense en fonction d'une technique du gouvernement.

La volonté actuelle de soumettre l'entièreté des décisions publiques à la «saine gouvernance» relève-t-elle de la même volonté? Dans la langue française, jusqu'à récemment, gouvernement et gouvernance étaient des synonymes. Toutefois, depuis quelques années, une distinction importante s'établit entre les deux, distinction qui aurait certainement plu à Platon.

Dans une note officielle de l'Union européenne sur l'étymologie du terme, on apprend que la gouvernance est utilisée «pour désigner "l'art de gouverner", mais avec deux préoccupations supplémentaires; d'une part, bien marquer la distinction avec le gouvernement en tant qu'institution, d'autre part, [...] promouvoir un nouveau mode de gestion des affaires publiques»[1].

La préoccupation actuelle semble donc de distinguer une pratique (le gouvernement) d'une technique (la gouvernance) à laquelle est assujettie la pratique. Comme chez Platon, le souci premier semble de créer une hiérarchie entre gouvernants et gouvernés.

Pour s'assurer que les gouvernés n'aient pas en tête de se gouverner eux-mêmes (ce qu'est la définition de la démocratie), il faut leur laisser entendre qu'ils ne savent pas comment gouverner et que seuls les experts en gouvernance, parce qu'ils sont experts, non seulement savent gouverner mais en plus, ont à coeur les intérêts des gouvernés.

Ainsi, avec l'annonce des projets de loi 38 et 44, les matelots des institutions d'enseignement supérieur peuvent être soulagés: le bateau a trouvé son pilote, leur odyssée s'achève, ils pourront finalement rentrer à bon port.

Technique et spécialisation

Dans la République, une fois admis le caractère technique de la tâche dirigeante, Platon tente de cerner sous quel mode pourrait advenir la justice. La hiérarchisation de la société passera par sa spécialisation.

Platon divise ainsi la société en trois groupes fonctionnels: les philosophes dirigeant dans leur sagesse conformément à la «saine gouvernance», les auxiliaires gardant avec courage la cité, puis les producteurs de qui on ne peut espérer que la modération. À chacun selon son rôle: «La justice consiste à s'occuper de ses tâches propres et à ne pas se disperser dans des tâches diverses» (IV, 433a).

La société idéale, en d'autres termes, ne pourra exister que si d'un côté les experts peuvent diriger sans entrave, et de l'autre les non-experts (dans l'art de diriger, puisqu'ils peuvent être experts en d'autres arts, comme la cordonnerie, la maçonnerie ou encore la boulangerie) devront se soumettre sans réserve. Si des réserves se font entendre, les gardiens seront là pour maintenir l'ordre. Mais pour Platon, cette éventualité est mince, car tous accepteront leur rôle.

Comment? Platon suggère qu'il suffit de les «persuader» de leurs rangs respectifs par un «noble mensonge» (III, 414bd). Qu'on n'en doute point, Platon veut «créer» une réalité à l'aide de ce mensonge et nous avons là certainement, sous une forme embryonnaire, ce que la modernité nommera une idéologie.

Pour revenir à notre gouvernance, car c'est bien à cette spécialisation qu'elle fait appel, son principe se fonde sur un savoir précis, celui de la bonne gestion. Ainsi, tous ceux qui seraient tentés d'intervenir sans la maîtrise de ce savoir seront perçus comme une menace.

Les membres de la communauté universitaire doivent ainsi faire place, dans les conseils d'administration, à des membres indépendants, permettant alors d'éviter des conflits intempestifs: l'historien, le biologiste, voire le philosophe sont peut-être spécialistes dans leur domaine, cela ne fait pas d'eux de bons gestionnaires. Ils ne doivent pas occuper une autre tâche que celle de leur spécialisation.

On ne s'étonnera pas d'apprendre que ceux qui prônent la gouvernance ne sont pas les membres de la communauté universitaire, mais bien des «experts en gouvernance»[2]. Laissons les professeurs s'occuper de leur tâche et laissons le soin de bien gérer l'institution à des gestionnaires.

Si cette phrase ne nous choque pas, voire qu'elle nous semble d'une banale évidence, peut-être alors ne sommes-nous pas très loin de Platon...

Oui, mais les philosophes?

Une question demeure: la gouvernance, telle qu'elle s'exprime aujourd'hui, plairait-elle à Platon? Cette question commande deux réponses. La première est qu'il serait en total désaccord avec elle, car les spécialistes qu'elle convoque ne sont point les philosophes, ceux qui ont pu contempler la justice et qui s'évertuent à la rendre possible sur terre.

Les «experts dans l'art de gouverner» sont aujourd'hui ces gestionnaires issus du milieu des affaires.

Ceux-ci ne prônent pas tant un pouvoir fondé en raison qu'une gestion pragmatique, visant notamment «l'efficacité et l'efficience» (§4.0.18 du projet de loi 38). L'efficience, faut-il le rappeler, signifie la «capacité de rendement» et donc le retour sur l'investissement. Platon n'accepterait certainement pas de remplacer la contemplation de la justice par l'appétit de la richesse, il y verrait même un profond motif de dissension et de corruption.

La seconde réponse est, quant à elle, plus nuancée. En choisissant le modus operandi cher à Platon, les gouvernants actuels reprennent de fait une partie de la solution platonicienne: la critique de l'arbitraire démocratique où aucune technique n'a prise puisque la démocratie se fonde sur l'égalité de tous.

La thèse défendue par Thrasymaque, représentant de cet arbitraire, est choquante car elle suppose que l'exercice du pouvoir ne peut être subordonné à aucun savoir donné.

Contre cet arbitraire, Platon inventa «l'art de gouverner», savoir accessible à une minorité de la population. Pour ce dernier, les philosophes étaient aptes à acquérir ce savoir.

Aujourd'hui, ce sont les spécialistes ès gestion, mais dans un cas comme dans l'autre la conception d'un art de gouverner met au jour ce que Jacques Rancière a nommé «la haine de la démocratie», un mal qui afflige autant Platon que les défenseurs de la «saine gouvernance».

Comme le veut la métaphore en vogue, nous sommes tous dans le même bateau. Mais sur ce bateau, Platon plaiderait que certains savent mieux piloter que d'autres. Cette idée qui revient aujourd'hui devrait-elle nous rassurer? J'en doute.

Espérons tout de même, alors que nous naviguons au coeur d'une «tempête économique», que nos pilotes ne feront pas échouer nos institutions sur d'autres îlots du type «Voyageur».

Xavier Brouillette, professeur de philosophie au cégep du Vieux-Montréal
 
5 commentaires
  • jean claude pomerleau - Inscrit 14 novembre 2009 09 h 35

    La politique n'est pas rationnelle.

    La République de Platon en terme simple se fonde sur le postulat que le réel est rationnelle et que l'on peut appliqué cette rationalité au champ politique. Le schéma triangulaire de la République: Philosophe Roi, Paysans-artisans producteurs, et armée) est reproduit dans le schéma du matérialisme dialectique (communisme): Avant garde éclairé, prolétariat, armée. Ce système peut structurer un État mais le rendre fonctionnel est un autre histoire (La Chine s'en est bien servi, la Russie ?
    .........

    Aristote disait de Platon: "C'est mon ami mais il parle creux"

    Pour Aristote l'État n"est pas une structure creuse. il est d'abord organique. L'homme est un animal politique. Hors de l'État il est soit un Dieu ou une brute.

    L'essentiel pour Aristote n'est pas le système mais bien qui contrôle l'État et au profits de qui ? Du bien publique ou privé.

    La politique n'est pas rationnelle. Elle est relationnelle: Fait d'intérêt de rapports de forces et d'effectivité (Statuts).

    À partir de cette définition on peut se rendre compte que notre État est squatté par un puissant réseau d'intérêts qui l'utilise a son profit au détriments du bien publique.

  • Yvon Roy - Inscrite 14 novembre 2009 09 h 38

    Sparte

    La République de Platon est une pâle copie du système politique de Sparte, qui avait vaincu Athènes suite la guerre désastreuse du Péloponèse en - 400. Il ne restera plus à Alexandre qu'à venir ramasser tous les morceaux par la suite sous la gouverne d'Aristote et de sa logique formelle; une science très peu utile en politique, comme chacun sait, mais surtout en économie péripatéticienne...

  • Michel Mongeau - Abonné 14 novembre 2009 11 h 10

    Platon et la direction de la Cité juste

    J'aimerais proposer quelques nuances et objections aux propos, forts pertinents d'ailleurs, du collègue Brouillette.
    D'abord, la fameuse thèse de Thrasymaque, présentée dans le livre un de La République, ne me semble pas incarner d'emblée la perspective pro-démocratique. Il s'agit plutôt pour Platon de réfuter la position cynique si répandue dans la société athénienne de l'époque, en proie à moult guerres et instabiltés récurrentes. Les paroles de Thrasymaque dénigrent la présence des idées et idéaux dans l'exercice du pouvoir. Le vrai démocrate est, quant à lui, un optimiste convaincu que les meilleures solutions ne peuvent découler que de la mise en commun de toutes les idées présentes dans la société civile. Il s'oppose et au cynique et à l'élitiste sous quelque forme que ce soit. Deuzio, je pense que Platon était partisan d'une forme de pouvoir exercé par des personnes compétentes et expérimentées, les philosophes-rois, ce qui n'a rien à voir avec le discours sur la technicité des spécialistes de la gouvernance contemporaine. Cette dernière vise l'efficacité qui se mesure en termes de résultats, de chiffres, d'objectifs, quitte à trafiquer ceux-ci, créer un climat de travail où règnent la division, le manque de confiance et l'inconfort. Dans le livre VI de la République, Platon élabore sur les vertus que doit posséder le philosophe-roi, ce qui l'éloigne totalement du spécialiste de la gouvernance actuelle car il doit d'abord être préoccupé de vérité, d'harmonie, de beauté et d'humanité. La fermeté et le savoir technique doivent servir d'emblée à repousser la démagogie, l'égoïsme, la force brute, l'anarchie en vue de l'idée-forme du bien, source de toutes les autres. La République demeure un texte foisonnant et encore apte à nourrir le questionnement sur nos maux et nos mots politiques.

  • Michel Mongeau - Abonné 14 novembre 2009 12 h 12

    La République et Sparte: deux finalités distinctes

    Dans son texte, M. Roy affirme que la République de Platon ne serait qu'une copie de la belliqueuse cité lacédémonienne. Je ne partage nullement ce point de vue. La République est une utopie destinée à nous faire réfléchir sur le pouvoir, son ordre et sa finalité. Sparte fut une société totalitaire, esclavagiste et miltariste ne visant que les fruits du pouvoir imposé par la force. Son héritage est presque nul, alors que la République, nous avons avons encore une fois la preuve, continue de nous alimenter.

  • Andre Vallee - Abonné 8 décembre 2009 08 h 51

    La vision

    Avoir de la vision et savoir l'expliquer a la population, telles sont, à mon point de vue, les deux caractéristiques essentielles d'une équipe gouvernementale.
    Ce qui suppose la prudence dans le choix des conseillers et l'éthique.

    André Vallée