Prix Léon-Gérin - Pour un nouvel humanisme

Gilles Bibeau
Photo: Rémy Boily Gilles Bibeau

À voir le nombre et la variété des sujets sur lesquels s'est penché Gilles Bibeau, on pourrait croire qu'il s'agit d'un touche-à-tout. Mais, avec lui, point de butinage. Malgré l'étendue de ses intérêts, chacune de ses recherches repose sur des assises solides qu'il a fait siennes et qui donnent à l'ensemble de sa carrière une étonnante cohérence.

Récipiendaire du prix Léon-Gérin en sciences sociales, Gilles Bibeau est anthropologue et professeur à l'Université de Montréal. En 1961, il obtient de cette université un baccalauréat en sciences, option biochimie. «À cette époque, raconte-t-il, je voulais devenir médecin, mais je voulais aussi devenir missionnaire.»

Missionnaire, il ne le deviendra pas, mais il change de discipline et obtient en 1967 une licence en religions comparées de l'Université grégorienne de Rome. Quelques années plus tard, c'est un doctorat en religions comparées, coiffé d'un certificat en anthropologie et linguistique africaines, qu'il obtient de l'Université nationale du Zaïre. Il complète sa formation par une maîtrise et un doctorat en anthropologie à l'Université Laval en 1979, se spécialisant en anthropologie médicale. La boucle est bouclée.

La variété et le nombre des travaux de recherche auxquels Gilles Bibeau a participé, comme auteur principal ou collaborateur, sont impressionnants. On compte une douzaine de livres comme auteur ou coauteur et plus d'une soixantaine de chapitres dans des ouvrages collectifs. Ses multiples domaines de spécialisation sont l'anthropologie de la science, en particulier les biotechnologies et la géno-protéomique; l'anthropologie médicale comparée; la toxicomanie, la violence et la santé mentale; les identités québécoise et canadienne; l'univers culturel des jeunes; l'ethnicité, l'immigration et le pluralisme culturel; les droits de l'homme et le système politique.

Il a commencé sa carrière de chercheur en Afrique, où il a habité pendant treize ans. Ses premiers travaux portent donc sur des sujets africains. De retour au Québec, il se tourne alors vers des sujets québécois et canadiens, tout en conservant des liens avec l'Afrique. «J'y retourne encore deux ou trois fois par année.» Ses travaux l'ont aussi mené vers d'autres contrées, en Amérique du Sud, notamment au Brésil, et en Inde.

Anthropologie médicale et sociale

Puisqu'il s'agit de sa spécialisation, plusieurs de ses travaux se trouvent dans le domaine de l'anthropologie médicale. On y trouve une large gamme de sujets, allant de la médecine traditionnelle africaine à la régionalisation des services en santé mentale au Québec.

«J'ai développé à cet égard une double stratégie devant la souffrance humaine. D'un côté, la question fondamentale: pourquoi mourir ou vivre? La mort et ce qui la précède: la maladie. Et, de l'autre côté, la réponse médicale à ces questions, c'est-à-dire les solutions thérapeutiques des sociétés humaines. Je suis toujours étonné par la pluralité des réponses des sociétés humaines.»

Gilles Bibeau n'a pas craint de quitter son champ de spécialisation et de se pencher sur des sujets qui relèvent davantage de l'anthropologie sociale. Par exemple, au milieu des années 70, il s'intéresse au cas des Bérets blancs. «C'était un mouvement conservateur d'après la Révolution tranquille. Les adeptes y trouvaient là un espace de retrait dans une société dont les valeurs ne correspondaient plus aux leurs. Mais si ce retrait était thérapeutique pour les parents, ce n'était pas le cas des enfants, pour qui ce retrait était pathogène. Cela illustre bien le fait qu'une chose peut être bonne et mauvaise à la fois.»

Un autre exemple de sujet sur lequel il s'est penché: les gangs de rue non criminalisés. «Dans une société, il y a des règles et des codes qui forment ensemble un système normatif. C'est ce qu'on peut appeler la normativité collective. Et puis, il y a le comportement réel des individus, ceux qui assimilent les règles et ceux qui les contestent. Il y a donc toujours des écarts par rapport aux normes. Avec les gangs de rue, il s'agissait de voir ce que font des groupes primaires d'appartenance avec nos règles sociales. Je suis convaincu qu'on doit avoir des écarts semblables dans nos sociétés. La tolérance zéro serait un appauvrissement de la diversité sociale.»

Pour un nouvel humanisme

Dernièrement, Gilles Bibeau s'est particulièrement intéressé à la génomique et à la protéomique. «Le génie génétique nous permet aujourd'hui de transformer la nature et d'intervenir directement sur le vivant, donc sur nous-mêmes. Il devient alors possible d'agir sur les gènes et de corriger les déficiences.»

Bien qu'il loue cette nouvelle prouesse technologique par l'humain, Gilles Bibeau tient à faire une mise en garde. «Je refuse tous les réductionnismes, comme celui qui prétend que tout passe par les gènes et qu'au fond l'humain est entièrement programmé. La cellule demeure un milieu de vie qui a son histoire particulière et sa biographie. Il est faux de prétendre que l'humain n'est qu'un ordinateur, aussi puissant et complexe soit-il. Nous arrivons à une période charnière de notre histoire. Homo faber, celui qui fabrique les outils, nous donne aujourd'hui des outils extrêmement puissants qui permettent de travailler même la vie. Mais où est Homo sapiens, celui qui donne le sens, dans tout cela?»

C'est la raison pour laquelle il plaide aujourd'hui en faveur d'un nouvel humanisme. «Pas un humanisme classique, mais un humanisme qui correspond à notre post-modernité. Un humanisme qui inclut la dimension biologique et les sciences de la vie, y compris le génie génétique. Une sorte d'humanisme qui pourrait se définir comme un humanisme anthropotechnique.» À la fois Homo faber et Homo sapiens.

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Collaborateur du Devoir

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