Récit d'une rescapée du Bronx

C'est dans ce «quartier chaud» de la métropole, gangrené par des problèmes de pauvreté, d'errance, de vol à l'étalage et de gangs de rue que la patrouilleuse a passé les 17 premiers mois de sa carrière naissante avant d'être mêlée à la mort de Fredy Villanueva, le 8 août 2009.

Mme Pilotte a amorcé son témoignage sous haute surveillance, hier, à l'enquête du coroner André Perreault. Au moins quatre agents de surveillance étaient postés dans la salle d'audience, deux à la porte, et deux tout près de Jean-Loup Lapointe, le policier qui a abattu Fredy Villanueva. Le père, la mère, la jeune s¶ur et le frère du jeune disparu, aussi présents, sont demeurés stoïques. Il s'agit pour eux «d'un moment difficile», a dit leur avocat, Peter Georges-Louis. «C'est la première fois qu'ils voient le policier responsable de la mort de leur fils», a-t-il ajouté.

Visage angélique, ton posé. Mme Pilotte a décrit avec minutie la journée fatidique du 9 août 2008. Elle était en service depuis sept heures du matin lorsqu'elle a accepté d'effectuer des heures supplémentaires avec Jean-Loup Lapointe, un collègue qu'elle connaissait vaguement, mais avec qui elle n'avait jamais fait équipe auparavant. Quinze minutes avant que M. Lapointe atteigne mortellement Fredy Villanueva, le tandem a rencontré l'un des jeunes blessés lors de la fusillade, Jeffrey Sagor-Metellus. Il s'agissait pour eux d'un sujet d'intérêt en raison de son appartenance aux gangs.

Un peu après 19h, la voiture de patrouille du tandem s'est engagée dans le stationnement à l'arrière du parc Henri-Bourassa, boulevard Rolland. Mme Pilotte a aperçu un groupe deux à trois personnes près d'une voiture, et tout près d'eux, un deuxième groupe de 4 à 5 personnes, disposées en cercle et penchées vers l'avant. «Je vois au centre, il y a quelque chose au sol. Je ne peux pas dire c'est quoi. Un jeune homme lance quelque chose au sol. Ça m'a semblé être de l'argent, mais je ne peux pas dire précisément», a-t-elle dit hier.

Son partenaire a le regard plus perçant. Selon le souvenir de l'agent Pilotte, Jean-Loup Lapointe a dit: «Ah! Ils jouent aux dés» dès que la voiture de patrouille a tourné le coin de l'aréna Henri-Bourassa pour s'engager dans le stationnement. Les jeunes étaient au moins à une demi-longueur de patinoire de distance. Et puis, Mme Pilotte a enchaîné dans son témoignage: «les deux, on a constaté l'infraction.»

Dany Villanueva s'est alors détaché du groupe pour marcher en direction des policiers, d'un pas normal. Au moment des faits, les deux patrouilleurs ignoraient l'identité de Villanueva, un membre du gang des «rouges». «Jean-Loup m'a dit: "Je ne le connais pas lui. Je ne sais pas c'est qui"», a confirmé hier Mme Pilotte. C'est lors de l'arrestation de Dany Villanueva, le frère aîné de Fredy, que les choses ont mal tourné.

Dans son rapport, non déposé en preuve pour le moment, Jean-Loup Lapointe affirme qu'il a craint pour sa vie après avoir été pris à la gorge par un des jeunes, pendant qu'un autre dirigeait sa main vers son ceinturon. C'est ce qui ressort des témoignages et explications rendus publics à ce jour. Mme Pilotte en était rendue à aborder le c¶ur de la tragédie quand les audiences ont été ajournées jusqu'au 8 décembre. La jeune policière suit présentement des études universitaires; elle a deux examens à passer le 8 décembre. Le juge Perreault a donc permis qu'elle poursuive son témoignage le 9 décembre.

Témoins oubliés

En matinée, de nouvelles interrogations sur la conduite du Service de police de Montréal (SPVM) et de la Sûreté du Québec (SQ) lors de l'enquête criminelle sur la mort de Fredy Villanueva ont fait surface.

Le superviseur du poste 39, René Bellemare, n'était pas seul lorsqu'il est arrivé sur les lieux de la fusillade. Sa conjointe se trouvait en effet dans son véhicule de patrouille, mais il a attendu jusqu'au 1er septembre avant d'en faire part aux enquêteurs de la SQ. Ceux-ci ont donc dû interroger la dame, Marie-France Léger.

Elle se trouvait dans la voiture de service de son conjoint dans le cadre du programme «Cobra», qui permet à des civils d'accompagner des policiers en patrouille. Sa présence n'était donc pas anormale en soi. Le silence de René Bellemare sur la présence d'un témoin potentiel est cependant troublant, estime Alain Arsenault, l'avocat de Jeffrey Sagor-Metellus. «Je ne comprends pas pourquoi la SQ n'était pas au courant avant [le mois de septembre]. J'ai de la difficulté à comprendre qu'on ait caché ça. Il me semble qu'il n'y a pas de honte à avoir ce programme», a-t-il commenté en fin de journée.

Par ailleurs, les enquêteurs de la SQ ont rencontré René Bellemare une deuxième fois, le 17 septembre 2008, pour valider l'information contenue dans le rapport de l'agent Lapointe, selon laquelle il avait été pris à gorge. Le sergent Bellemare a bien entendu cette information, mais il ne se souvient pas de qui, affirme-t-il dans cette déclaration.

René Bellemare est le premier policier à avoir parlé à Jean-Loup Lapointe dans les minutes suivant la tragédie. Dans son rapport d'événement, rédigé dans la soirée du 9 août, il attribue les paroles suivantes à l'agent Lapointe: «On a enquêté pour un règlement municipal, on s'est fait encercler, on a été au sol et ç'a tiré.»

Pourtant, les premiers enquêteurs dépêchés sur les lieux de la fusillade, dans la soirée du 9 août 2008, ont presque tous noté dans leurs calepins que les deux patrouilleurs avaient été «encerclés, jetés au sol et étranglés». Durant son contre-interrogatoire, l'enquêteur principal de la SQ, Bruno Duchesne, a fini par concéder que cette information ne pouvait venir que de Bellemare.

Enfin, l'enquêteur de la SQ responsable de la gestion de la scène de crime, Sylvain Landry, a justifié son travail, soit de prendre un instantané de la scène de crime telle qu'elle se présentait à lui lorsqu'il est arrivé sur les lieux, «en toute objectivité». Il n'a pas cherché à savoir l'emplacement et la distance entre les jeunes et les policiers lorsque les coups de feu ont été tirés.

L'avocat Alain Arsenault a formulé un commentaire sibyllin sur la conduite de la SQ et du SPVM dans toute cette enquête, à l'issue de laquelle aucune accusation n'a été portée contre Jean-Loup Lapointe. «On regarde ça, et on trouve ça un peu ordinaire. Mais j'attends. Je suis patient», a-t-il dit.

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