Duplessis tente d'en profiter, mais perd son pari

Québec — Le déclenchement de la guerre en 1939 aura un effet politique important à Québec: il entraînera des élections générales anticipées. En fait, c'est Maurice Duplessis, au pouvoir depuis 1936 à la tête de l'Union nationale, qui y a vu une occasion de recueillir un second mandat plus fort. Sa stratégie: faire campagne sur les périls que les mesures de guerre fédérales — qu'Ottawa ne tarderait pas à adopter — faisaient planer sur l'«autonomie provinciale». Dès le 4 septembre, Le Devoir titre: «L'Europe en guerre — Le Canada suit». Le parlement canadien déclarera la guerre à l'Allemagne le 10 septembre.

Duplessis, lui, décide de jouer le tout pour le tout et de plonger le Québec en élections le 25 octobre 1939. Il reste pourtant plus d'un an à son mandat, acquis de justesse, note l'historien de l'Assemblée nationale, Gilles Gallichan.

Lorsqu'il convoque les élections, Duplessis soutient que le fédéral, depuis des années, souhaite «amoindrir l'autonomie provinciale dans le but de ne former qu'un seul gouvernement dirigé par Ottawa». Il en veut au fédéral pour avoir entre autres restreint la capacité d'emprunt des provinces.

Alors qu'il était donné pour gagnant — André Laurendeau se souvient d'avoir écrit au début de la campagne que Duplessis allait être «plébiscité» —, le chef de l'UN se fait vite rattraper par le sujet brûlant de la conscription qui, avec l'entrée en guerre du Canada, revient hanter les esprits et fait craindre une resucée de 1917.

Issu des rangs du Parti conservateur québécois, Duplessis est dépeint par ses adversaires libéraux comme un «conscriptioniste» caché. Ce sont les conservateurs à Ottawa qui ont imposé la conscription en 1917.

À Ottawa, les déclarations du premier ministre du Québec, lors du déclenchement des élections, choquent. Les libéraux fédéraux au pouvoir, Ernest Lapointe en tête (lieutenant québécois de MacKenzie King), mènent une campagne active contre Duplessis. Ils promettent et repromettent que le gouvernement libéral à Ottawa n'utilisera jamais la conscription. Le chef libéral, Adélard Godbout, se dit ouvertement en faveur de la guerre, mais soutient qu'avec les libéraux à Ottawa, il forme un «rempart» contre la conscription. Un journal libéral, Le Canadien, vient à écrire: «Un vote pour Duplessis, c'est un vote pour la conscription».

Duplessis veut se défendre sur la place publique, mais puisqu'il refuse de se soumettre à la censure de la radio de l'époque, ses discours et explications n'atteignent que très peu les électeurs. «L'UN n'est pas du tout présente», notre Gilles Gallichan. Duplessis se fâche et soutient que Hitler a plus de droits que lui puisque ses discours sont radiodiffusés avec traduction simultanée alors que Radio-Canada lui refuse ses ondes, lui, le premier ministre. Godbout finit par l'emporter confortablement avec 70 sièges. L'UN n'en garde que 16.



Relations internationales

Débute ensuite cette période baptisée «la drôle de guerre», qui durera jusqu'en juin 1940. On est en guerre, mais les armées «se limitent presque à des raids sur des objectifs militaires». À la session d'hiver, à Québec, les libéraux de Godbout proposent «un ordre du jour ambitieux», souligne Gilles Gallichan. Plusieurs réformes sont proposées: salaire minimum, droit de vote des femmes. Godbout songe même aux relations internationales du Québec et fait voter, le 3 avril, une loi permettant l'ouverture de délégations ou agences du Québec à Paris, à Londres, à New York et à Ottawa. «On prévoit aussi qu'un cinquième bureau sera ouvert quelque part en Amérique du Sud ou dans les Antilles», écrit Gallichan dans un superbe texte de la revue Les Cahiers des Dix. Évidemment, l'intensité de la guerre reportera aux années 1960 la réalisation de cette ambition internationale, sauf pour le bureau de New York. Dans l'opposition, raconte Gallichan, Maurice Duplessis vante plutôt sa «loi du cadenas» de 1937 «que les libéraux avaient vertement critiquée». Selon le chef de l'UN, elle permettait à présent de «protéger la province» contre les communistes. «Il est également fier d'avoir empêché l'acquisition de l'île d'Anticosti par un cartel allemand, lequel aurait pu y établir une base militaire et faire entrer des espions au Canada.»

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Pour aller plus loin: Gilles GALLICHAN, «Le "Bouleversement intime": le Québec et la France vaincue de juin 1940», Les Cahiers des Dix, vol. 59 (2005): 239-283.