«Tu n'invoqueras pas le nom de Dieu en vain»

Il n'y a point dans l'histoire récente de l'humanité une situation connue similaire à ce que les temps présents font vivre. Quand a-t-on vu les élus d'un État laïque, démocratique de surcroît, qui se définit comme la plus grande puissance mondiale, adopter, à l'unanimité ou presque, une loi demandant à ses concitoyens de prier pour que ses actions reçoivent la reconnaissance divine? Où est-il l'autre président qui dit prendre sa force dans une foi active, justifier ses actions par l'exercice de cette religion qui l'a sauvé de l'alcoolisme et lui a permis de trouver la paix avec lui-même? Était-il encore possible de mobiliser tout un pays, de le mettre sur le sentier de la guerre, de rassembler toutes ses ressources pour mener à sa conclusion un combat contre l'axe du Mal?

Pour qui a la foi, pour qui la pratique, le recours à un tel système de valeurs serait en apparence une bénédiction. Et pourtant non. La politique guerrière américaine ne reçoit nul appui des Églises, peu importe la foi qui les anime, et si un voeu est unanime, c'est celui d'un retour à la paix.

Justes raisons

«Personnellement, je pense qu'il n'y a pas de raisons qui peuvent justifier facilement de faire la guerre. Selon la doctrine du catéchisme, la seule guerre qui pourrait être acceptable, c'est celle que l'on dit défensive; je ne cache pas que j'ai de la misère à vivre avec cela, malgré les quatre conditions qui sont posées dans celui-ci.» Ainsi parle le cardinal Turcotte, l'archevêque de Montréal.

Il est une déclaration qui va dans le même sens par le primat de l'Église anglicane du Canada: «Le conflit armé doit toujours être considéré comme la dernière ressource, dit ainsi le révérend Michael Peers. Et la coalition américano-britannique aurait dû permettre aux inspecteurs de continuer leur travail, tenter de négocier et trouver une solution diplomatique, ou du moins attendre la résolution de l'ONU. Mais telle qu'elle se présente, cette guerre n'est pas du tout justifiée.»

Même un représentant d'un peuple lié à l'actuel conflit manifeste sa dissidence. Le rabbin Yaakov Lévy, de la congrégation Beth Rambam, rappelle ce qui est inscrit dans Les Lois des rois, chapitre 6, loi 1: «Jamais tu n'entreprendras une guerre contre un individu ou une collectivité si tu n'as pas précédemment proposé la paix.»

Quand à ceux qui sont les «autres», ceux devenus par affinité des terroristes, qui doivent défendre la vie de leurs peuples, s'il y a parmi eux mésentente sur les moyens à prendre, là aussi l'opposition à l'action guerrière se manifeste. «C'est très difficile de prendre une position unique au nom de la communauté musulmane, affirme Salah Basalamah, coordonnateur pour le Réseau interassociatif des musulman(e)s de l'espace francophone de Montréal et du Canada. Mais ce que je peux dire, c'est que je ne connais personne qui était en faveur de cette guerre.»

Texte et pardon

Il y a dans la foi, dans les textes qui la soutiennent, des phrases qui, prises à la lettre, permettent toutes les déclarations, justifiant parfois les actions ou les décisions les plus insensées. Il est ainsi un courant qui veut obliger cette Amérique, malgré tout ce qu'enseignent et démontrent ses propres universités, à admettre et transmettre une conception d'un monde créé en sept jours. Demain, la chaise électrique fonctionnera à plein régime, alimentée par une stricte application de la loi du talion. Comme si l'humanité n'avait point encore récemment dénoncé les excès commis au nom de toutes les «saintes fois» (il y a deux ans à peine, l'Église de Rome faisait sienne la politique du pardon, seul rempart contre les excès commis dans le passé).

Pourtant l'Amérique, amnésique, s'en va en guerre, seule ou presque, animée par un désir de vengeance, manipulée par un système de désinformation que nul ne croyait plus possible en cette ère des médias. Elle n'a que ses victoires militaires comme seules justifications a posteriori pour ses crimes commis au nom d'une douteuse démocratie. Elle vit dans un retour vers la barbarie. Comme le dit un cardinal, «chaque religion comporte ses ailes extrémistes qui, si elles ne sont pas bien guidées, peuvent conduire à des horreurs épouvantables, comme le fondamentalisme et l'interprétation à la lettre de textes.»

Le recours au nom de Dieu ne peut de fait justifier une action. Comme le disent ceux qui professent la foi, il est des valeurs humaines qui valent par elles-mêmes. Le respect de l'autre, comme la paix, sont de cette nature.