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Judaïsme - Croire en l'homme

Les chants religieux aux accents orientaux montent depuis la synagogue sépharade Or Hahayim située dans le quartier Saint-Luc à Montréal. En cette veille de Pessah, la pâque juive qui célèbre la sortie du peuple hébreu d'Égypte, l'heure est à la liturgie, pas aux discours politiques. La communauté des juifs sépharades de Montréal est, selon ses représentants, «la plus orthodoxe d'Amérique du Nord».

Composée pour une large majorité de personnes originaires du Maroc et d'une myriade de nationalités, toutes issues du Maghreb et du Moyen-Orient (Égyptiens, Libanais, Tunisiens, Turcs, Iraniens, Irakiens, etc.), la communauté sépharade représente environ 20 % d'une communauté juive montréalaise estimée à plus de 100 000 âmes. Quatre-vingt pour cent des juifs de la ville sont donc des ashkénazes, originaires d'Europe de l'Est.

Ici, toutes les synagogues sépharades sont orthodoxes, mais «au sein de cette communauté, on ne retrouve pas une ligne de pensée unique, bien au contraire: différents courants de réflexion sont représentés», précise Élie Benchétrit, le directeur des relations publiques et de la communication de la communauté sépharade du Québec. Il ajoute tout de même: «Mais — ce n'est pas un secret — nous n'avons pas beaucoup de sympathie pour Saddam Hussein...» Quant aux institutions communautaires nationales, elles choisissent sciemment de n'exprimer aucune position officielle sur ce conflit qui oppose la coalition anglo-américaine à l'Irak. Un tel engagement est même carrément à exclure selon Joseph Gabay, le président de la région Québec du Congrès juif canadien, membre de la communauté Or Hahayim à Montréal: «Nous ne prenons jamais de positions politiques publiques au nom de la communauté; chacun est libre de ses opinions. Ainsi, vous trouverez ici des gens qui soutiennent la paix et d'autres, la coalition», affirme-t-il.

Offre de paix

Sur la guerre, le message spirituel existe pourtant et éclaire le sentiment partagé par cette communauté très religieuse. Le judaïsme s'est construit en partie sur des épisodes guerriers: la lutte contre les Philistins, l'exil à Babylone, la guerre des Maccabées contre les Grecs et l'occupation romaine et le siège de la ville forteresse de Massada en l'an 73 de notre ère.

Il s'agissait alors de guerres d'opposition à l'aliénation, de défense et de libération. «Les textes sont très clairs sur la question de la guerre: seule l'autodéfense est acceptée et tout conflit doit être précédé d'une tentative pour établir la paix», analyse le rabbin Yaakov Lévy de la congrégation Beth Rambam, qu'il définit lui-même comme la plus orthodoxe de Montréal. Il est d'ailleurs inscrit dans Les lois des rois, chapitre 6, loi 1: «Jamais tu n'entreprendras une guerre contre un individu ou une collectivité si tu n'as pas précédemment proposé la paix.» Il existe toutefois une exception à cette loi. La morale juive dit en effet que: «Si j'ai la certitude que quelqu'un veut me tuer, j'ai le droit de le devancer.»

Appliqué au conflit actuel, «à supposer qu'il ait été établi que l'Irak possédait des armes de destruction massive et que ses dirigeants aient exprimé leur intention d'en faire usage, l'attaque américaine peut s'en voir justifiée. Mais aux yeux du judaïsme, ajoute-t-il en souriant, la guerre constitue toujours une anomalie. Les textes parlent de l'harmonie entre les hommes, c'est tout de même loin d'être le moteur de la guerre».

Le rabbin David Sabbah, qu'une partie de cette communauté considère comme le Grand Rabbin du Québec, estime toutefois que tuer un homme revient à tuer l'image divine qui réside en lui car, rappelle-t-il, «l'homme est conçu à l'image de Dieu». La guerre est donc représentée dans la tradition juive et expliquée par ces membres de la communauté sépharade montréalaise en tant qu'événement subit et non provoqué. «D'ailleurs, vous noterez qu'il n'existe pas de guerres saintes telles que définies par les musulmans, ni de guerres justes telles qu'appréhendées par les catholiques. Seule est définie la notion de guerres nécessaires, imposées par les autres», conclut le rabbin Howard Joseph, qui est à la tête de la plus ancienne communauté sépharade de Montréal, la Spanish and Portuguese Synagogue, vieille de 235 ans.

Liberté de choix

Ces analyses des textes reflètent assez fidèlement les sentiments des congrégations montréalaises, mais elles ne s'imposent toutefois pas de manière systématique. En effet, le judaïsme considère que le rapport à Dieu est vertical et le rapport aux hommes, horizontal — une métaphore qui signifie qu'il n'existe pas de hiérarchie établie entre êtres humains. Ainsi, les rabbins se voient confier le rôle de guides spirituels, mais «si, chez les catholiques, le pape représente quelque chose de divin, pour nous, les rabbins sont au même niveau que chacun d'entre nous. Ils sont juste plus sages et nous orientent dans nos choix», note Benjamin Bitton, qui travaille aux études rabbiniques de la communauté sépharade du Québec: «Le juif reste libre de ses choix, il n'a pas d'obligations.»

Ainsi, les relations entre le rabbin et les membres de sa communauté reposent sur un choix démocratique. Ils le désignent «comme une entreprise sélectionne un nouvel employé, en faisant savoir qu'elle cherche quelqu'un. Plusieurs rabbins se proposent alors», plaisante le rabbin Yaakov Lévy. Ensuite, ils le soumettent à une période d'essai avant de l'accepter. Cette indépendance est aussi valable pour le rabbin qui ne répond pas aux ordres ou aux directives d'une quelconque autorité supérieure.

Chaque communauté est donc autonome politiquement, y compris à propos de la guerre. «De toutes façons, s'il est possible qu'un rabbin donne son opinion, ce sera en termes très moraux, pour calmer, rassurer... Nous avons un rôle de guide spirituel, qui doit croire en l'homme», insiste le rabbin Yaakov Lévy. De fait, les cérémonies religieuses ne sont qu'exceptionnellement l'occasion de propos politiques. «La dernière fois dans ma communauté, se souvient Joseph Gabay, c'était après l'assassinat de Yitzak Rabin...»