Les fondements «rationnels» des nations

Québec — Pour plusieurs aujourd'hui, l'effacement possible de la nation constitue une bonne nouvelle. Devant les craintes qu'a suscitées «le retour des nationalismes», dans les années 90, ils le souhaitent. Son dépassement, entre autres grâce aux «nouvelles technologies de l'information» (selon la thèse résumée dans le premier texte), est à leurs yeux un affranchissement. Un des péchés cardinaux de la nation: elle prendrait surtout racine dans la «passion» et non dans la «raison».

Cette dénonciation affleure dans le rapport Bouchard-Taylor de 2008. On y mentionne par exemple ce «courant d'idées très influent» qui a «fait la critique des identités nationales» en y dénonçant «la mémoire des hauts faits, la célébration des figures héroïques, les mythes fondateurs nationaux, les représentations collectives qu'on entretient de soi et des autres, etc.». Les deux commissaires affirment que, pour eux, «une telle critique s'imposait» et qu'elle a même «été bénéfique à plusieurs égards». «Par exemple, elle a mis au jour dans les mythologies nationales des distorsions de la réalité, des subterfuges, de simples traits ethnographiques imposés comme des normes, des coutumes et des rituels érigés en absolus.» La nation entretiendrait des mythes passionnels risqués.

Cette critique de la nation ne fait pas l'unanimité. Le philosophe français Pierre Manent (directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales à Paris), par exemple, a accordé un long entretien au philosophe Louis-André Richard (dans La Nation sans la religion? Le défi des ancrages au Québec, PUL). Manent y soutient qu'il a tenu, dans un récent livre, à mettre côte à côte les mots «raison» et «passion» (La Raison des nations, Gallimard, 2006).

Selon lui, trop de gens raisonnables aujourd'hui, «ou qui se considèrent comme raisonnables», ont tendance à voir les nations comme «de vieilles choses purement affectives et qui ne peuvent pas soutenir le regard de la raison».

Qui méprise ainsi la nation? Pierre Manent montre du doigt les citoyens du monde qui ont été capables de «tirer leur épingle de ce nouveau grand jeu de la mondialisation», ceux qui sont «un jour à Londres, l'autre à Singapour, et qui n'ont pas de patrie». Ces gens vivent dans «l'espace mondial», parlent la «langue mondiale» et maîtrisent les «instruments de la communication mondiale». Ils regardent de haut ceux qui choisissent de rester dans leur pays en raison d'un «certain attachement à leur communauté nationale». Manent souligne qu'on a senti le «mépris de classe», en France, au moment des débats sur Maastricht et lors des référendums européens, de la part de ceux qui prétendaient connaître «le sens du monde nouveau». Ils voyaient les autres comme des masses prisonnières du «monde ancien, incompétents et en proie à des passions sinistres».

Dans la perspective de l'«opinion dominante» conditionnée par l'«overclass» au pouvoir, il vous est toujours autorisé «d'aimer votre nation, mais comme vous aimeriez votre région, c'est-à-dire parce qu'on a de bons souvenirs et une familiarité», ironise Pierre Manent. Mais sera condamné ou rendu «inaudible» tout «attachement passionné à la nation» ou encore à cette idée selon laquelle «la nation est le cadre par excellence de la vie commune et que c'est dans ce cadre que l'on fait ce que l'on a à faire, que c'est par la langue nationale que l'on exprime ce que l'on a à exprimer».

C'est en réaction à ces idées hostiles à la nation que Pierre Manent a tenté, explique-t-il, «de réfléchir à la nation comme une organisation rationnelle». Il fait valoir qu'elle constitue «l'élément vital de choses que tout le monde considère comme précieuses». Il affirme qu'«historiquement, c'est un fait que l'on n'a pas connu de démocratie moderne en dehors d'un cadre national. Donc, il faut déjà que ceux qui nous invitent à abandonner la nation se posent la question, à savoir: est-ce que vraiment leur démocratie pure, la démocratie sans territoire ou dont le territoire ne cesse de s'étendre, est quelque chose de viable?».

Un journaliste a un jour suggéré à Pierre Manent que le commerce mondialisé, la communication et la «globalisation» étaient en train de créer de «nouvelles communautés», de «nouvelles formes politiques» démocratiques. Manent a répondu avec scepticisme. Il considère que, contrairement à ce qu'on croit, «la communication ne produit pas de commu

nauté». Car à ses yeux, elle «ne met en relation que des individus, et qui restent tels»; des individus qui ne se conçoivent jamais comme appartenant à un tout plus grand auquel ils seraient obligés, qui auraient des responsabilités. Pis encore, estime-t-il, «au lieu de produire de la communauté, [la communication] tend à renforcer les idiosyncrasies et les isolats. C'est sur Internet que la pédophilie, le négationnisme ou les théories du complot fleurissent. Ce sont les résultats, non de la communication, mais de la solitude multipliée. Sur Internet, vous échappez aux contraintes de l'espace public qui sont éducatives. Si on parle de communautés "virtuelles", c'est bien qu'elles ne sont pas réelles!»