La nation: un construit ou un «donné» permanent?

Québec — Dénonciateur de La Dénationalisation tranquille (Boréal, 2007) au Québec, Mathieu Bock-Côté se montre agacé par l'hypothèse selon laquelle la fragmentation des médias fissurerait la nation et pourrait à terme signer son arrêt de mort. Non pas que les nations ne soient pas en partie influencées par les modes de communication. Mais qu'on soutienne que la nation est un «construit», comme on le dit en jargon universitaire pour désigner un objet artificiel... C'est ce que Benedict Anderson (dont nous avons évoqué les thèses dans le texte en une) laisse entendre: la nation est «une communauté politique imaginaire, et imaginée», qui a des effets dans le réel. Selon Anderson, elle est imaginaire «parce que même les membres de la plus petite des nations ne connaîtront jamais la plupart de leurs concitoyens: jamais ils ne les croiseront ni n'entendront parler d'eux, bien que dans l'esprit de chacun vive l'image de leur communion».

Mathieu Bock-Côté n'est pas d'accord avec cela. La nation n'est pas «une pure construction de l'imaginaire non plus qu'une fiction idéologique», dit-il. À ses yeux, «elle a une épaisseur culturelle qui lui est propre, une consistance historique qui s'est constituée dans la durée». C'est d'ailleurs, selon lui, ce qui lui permettrait de survivre à la crise des médias de masse, croit-il.

Davantage nocif pour la nation que la transformation des médias: le «constructivisme». Dans cette logique, il s'agirait de «décréter le caractère artificiel de certaines formes sociales ou culturelles pour justifier ensuite leur déconstruction». Autrement dit, il serait «plus qu'exagéré» d'affirmer que les médias de masse, le journal en tête, ont carrément «créé» la nation. Ils ont favorisé sa transformation dans la modernité, certes. Mais ceux qui soutiennent que la nation n'est purement et simplement qu'un «construit» ont peut-être une «stratégie politique», croit Bock-Côté: «Si la nation n'était qu'une fiction idéologique récente entretenue par des élites qui y trouvaient leurs intérêts, il suffirait donc qu'un autre discours s'impose pour qu'elle se dissolve!» Or, selon le sociologue, l'histoire de la nation n'est pas une «sous-section de l'histoire de la modernité». «Si la nation s'est transformée dans la modernité, elle n'y a pas surgi soudainement, non plus qu'elle s'y fit construire de toutes pièces.»

Le philosophe Pierre Manent constate que, malgré des décennies de «construction» européenne, les nations du Vieux Continent demeurent et vivent même une sorte de résurgence. Et la crise économique actuelle, bien qu'elle soit déplorable, aura peut-être quelque effet favorable sur les nations, puisque ce sont elles qui ont agi pour la contrer. «Je pense qu'aujourd'hui [...] nous allons revenir vers une idée plus équilibrée des conditions de l'ordre humain [...] et nous allons nous rendre compte que les nations jouent un rôle irremplaçable pour la vie commune», disait Pierre Manent à Louis-André Richard dans La Nation sans la religion? Le défi des ancrages au Québec (PUL, 2009). Ce constat, s'il venait à se répandre, imposera de «repenser la nation», de repenser «les histoires nationales», croit-il. Puisque la perspective n'est plus celle de «l'effacement irrésistible [de la nation], mais celle de sa durée continuelle».