L'animal et nous (version longue) (2)

Philosophe, juriste, chercheur invité à la faculté de droit de l'Université d'Amsterdam, Jean-Baptiste Jeangène Vilmer (jbjv.com) a publié Éthique animale (PUF, 2008).

Q - Comment jugez-vous certains excès comme les hôtels de luxe pour toutous, la nourriture bio pour les chats, les vêtements griffés pour les deux?

Ces phénomènes ne sont pas radicalement nouveaux. Ils ont commencé dès lors que nous sommes passés d’un animal «domestique», dont l’usage était surtout utilitaire (le chien, par exemple, utilisé depuis 13 000 ans pour la chasse et la protection), à un animal «de compagnie», dont la fonction était seulement ornementale.

Ce déplacement a eu lieu au XVe siècle, avec le retour en Europe des conquistadors impressionnés par les «animaux mascottes» d’Amérique du Sud. Rapidement, les dames ont eu leur petit chien à la cour, et dès le XVIIIe siècle il y avait des auteurs pour en dénoncer les excès: on s’indignait par exemple que ces animaux décoratifs étaient mieux nourris et mieux soignés que certains humains.

Ce débat ne date donc pas d’hier, mais il s’est accentué avec la démocratisation du phénomène des animaux de compagnie au XIXe siècle (on les appelait alors des animaux «de tendresse») et sa massification au XXe siècle: ils sont plus nombreux, plus présents, et on dépense davantage pour eux. Avec l’alimentation, les jeux, les pensions, le toilettage, les assurances, les soins, les concours de beauté, la presse spécialisée et même l’enterrement ou le clonage, c’est devenu un marché comme un autre, et non le moindre.
Que faut-il en penser? D’abord, je pense qu’il est important de relativiser: pour un chien en hôtel de luxe, combien sont abandonnés dans la rue, affamés, battus, euthanasiés chaque jour? Il ne serait pas honnête de réduire la question des animaux de compagnie à ces «excès dans le bon sens», si on peut dire, alors que les vrais problèmes sont ailleurs. Il fallait le dire, je réponds maintenant à votre question.

L’animal de compagnie a clairement une fonction narcissique. L’amour des animaux est un amour égoïste. L’animal valorise l’homme, qui est au centre de son attention, de son univers, et qui a sur lui un pouvoir de vie ou de mort, ne serait-ce que par l’alimentation quotidienne. Je suis convaincu que nous n’aimons pas tant l’animal lui-même que sa dépendance à notre égard.

Pour renforcer son contrôle, le maître se construit à travers essentiellement deux comportements: le dressage et le maternage. Le dressage permet à l’homme de satisfaire son besoin d’autorité, en assujettissant et en dominant l’animal, que des spécialistes, des professionnels peuvent même lui livrer «clés en main» comme une voiture prête à être conduite. Le maternage, qui s’exprime à travers une avalanche d’affection, de nourriture excessive (il y a une confusion courante entre affection et nourrissage) et de soins divers, revient à considérer l’animal comme un enfant. Il est même créé pour cela: nos animaux de compagnie sont sélectionnés pour conserver des caractères infantiles à la fois dans leur comportement (néoténie) et leur morphologie (pédomorphisation), c’est ce qui nous fait «craquer» puisque c’est ce qui répond à notre besoin de maternage.

L’animal de compagnie n’est autre qu’un animal-miroir, un faire-valoir que nous aimons parce qu’il nous renvoie l’image d’un être supérieur, à la fois pour soi (c’est sa fonction narcissique) et aux yeux des autres (c’est sa fonction ostentatoire).

Il y a du vrai dans l’expression «Tel chien, tel maître»: on choisit souvent l’animal en fonction de l’image qu’on veut donner de soi. Ceux qui envoient leur chien dans des hôtels de luxe ou les habillent de vêtements griffés ne le font pas pour lui, mais pour l’image que cela donne d’eux-mêmes — le premier message étant en l’occurrence: «J’ai suffisamment d’argent pour le faire», le second: «Je suis un bon père ou une bonne mère de famille».

Le cas de la nourriture bio, que vous évoquez, me semble différent: s’il est établi que les produits chimiques, agents de conservation, stabilisants et pesticides présentent un risque pour la santé, il ne me semble pas absurde de veiller à réduire leur utilisation pour tout le monde. Les hommes, les animaux et même l’environnement ne s’en porteront que mieux.
Ce qui est particulièrement intéressant dans ce débat, c’est ce qu’il nous révèle sur l’évolution de la société dans laquelle nous vivons. Si l’animal de compagnie sert à cela, cela signifie-t-il que la société d’aujourd’hui ne peut plus satisfaire le besoin d’autorité des uns, de maternage des autres, d’affection de tous? Quels manques, quels besoins ces comportements tentent-ils de combler et pourquoi les relations sociales ne peuvent-elles plus le faire? L’institution de l’animal de compagnie est certainement liée à la nostalgie du monde rural — le mode de vie urbain ne permettant plus d’avoir un contact quotidien avec l’animal, qu’on reproduit donc en fabriquant des animaux de compagnie — à l’isolement social, à l’atomisation de la société qui crée des manques affectifs, à la société de consommation qui pousse à posséder toujours plus, voire à la dénatalité qui, dans certains cas, peut expliquer l’infantilisation de l’animal.
Il faut aussi penser à l’évolution de la famille: le dressage, surtout populaire chez les hommes, répond peut-être à la disparition de l’autorité paternelle, et le maternage, surtout populaire chez les femmes, à un déficit peut-être causé par l’évolution du travail des femmes au cours du dernier siècle. C’est du moins une hypothèse défendue par certains sociologues, qui vaut d’être considérée.

Une dernière piste est celle de l’animal-rédempteur: je parlais tout à l’heure de la schizophrénie morale qui fait notre quotidien et qui, inconsciemment, passe peut-être mal. On pourrait alors imaginer que l’animal de compagnie sert de rédemption à la culpabilité d’exploiter sans vergogne d’autres animaux: toute cette affection, cette compassion, cet amour que nous déversons sur les uns sert peut-être à nous donner l’illusion de compenser le mal que nous faisons aux autres.

Dans tous les cas, que l’animal de compagnie soit miroir, faire-valoir ou rédempteur, il est un formidable révélateur de l’homme.

Q - Avez-vous un animal et quels sont vos rapports avec lui, le cas échéant?

Je ne possède aucun animal, à la fois parce que mon mode de vie ne me le permet pas, que je n’en ressens pas le besoin et que je ne souhaite pas participer au commerce des animaux de compagnie, mais j’en ai toujours eu dans mon enfance — des chattes chartreuses et une chienne labrador qui est toujours dans la maison familiale, à la campagne. J’y suis très attaché mais, comme disait Deleuze, je ne la considère pas comme un animal «familial» et j’ai donc avec elle des rapports aussi «animaux» que possible. Pas d’hôtel de luxe ni de vêtement griffé, mais de longues courses dans la nature au bord de la Loire.

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