L'entrevue - S.O.S. pour la mer

Jean-Michel Cousteau marche sur les traces de son célèbre père, Jacques-Yves, qui commanda la Calypso.
Photo: Jean-Michel Cousteau marche sur les traces de son célèbre père, Jacques-Yves, qui commanda la Calypso.

Est-ce pensable de traiter pas moins de 70 % de la surface de la Terre comme une véritable poubelle universelle et sans fond? C'est pourtant le sort que l'humanité réserve aux océans du globe, en plus de lessiver les immenses ressources qui grouillent sous la surface des eaux. Jean-Michel Cousteau, fils du célèbre commandant, croit toutefois à la possibilité de changer cette relation historiquement dévastatrice, notamment grâce au pouvoir de l'image.

Il est tout simplement tombé dedans dans sa prime jeunesse, initié à la plongée sous-marine alors qu'il n'avait que sept ans. Depuis, Jean-Michel Cousteau n'a jamais cessé d'être fasciné par ce milieu marin que peu de gens auront un jour l'occasion de contempler de visu. Naturel, donc, que celui qui est aujourd'hui septuagénaire poursuive toujours l'oeuvre entamée par celui qui a fait découvrir les mers du globe à bord de la célèbre Calypso, un bonnet rouge vissé sur la tête. Car il y a urgence en la demeure.

Le fils Cousteau a déjà plus de 70 documentaires à son actif. Et il s'associe maintenant à des projets Imax 3D, dont le dernier en date est Dauphins et baleines: nomades des mers. Résultat de plus 600 heures de plongée, ce film traduit en 12 langues permet littéralement de nager avec une douzaine d'espèces de cétacés menacées par les ravages de l'activité humaine.

Tout un défi, reconnaît-il, d'autant que certains des animaux captés par l'objectif atteignent les 20 mètres et qu'ils présentaient un risque certain pour les plongeurs. Mais le jeu en valait la chandelle. «Ce film est un moyen incroyable pour sensibiliser le plus large public possible en faveur de la protection de nos cousins biologiques, lance-t-il. Ce sont des animaux à sang chaud, qui respirent comme nous, qui mettent bas, qui allaitent. Mais comment protéger ce qu'on ne connaît pas?»

Il a d'ailleurs travaillé auparavant sur un autre projet Imax, celui-là sur les requins, afin de démystifier ces prédateurs considérés à tort comme des bêtes assoiffées de sang. «Mais en ayant l'opportunité de voir un film en 3D, ça change la perception, et les gens comprennent mieux que nous devons agir pour assurer leur protection. Car il n'y a que nous qui pouvons faire quelque chose. Et dans ce cas-là comme dans celui du dernier film, ce n'est pas une question de sauver des animaux marins. À la fin du compte, c'est nous que l'on sauve.»

Insistant sur l'urgence de mieux protéger les mammifères les plus imposants de la Terre, il déplore par la même occasion l'absence du Canada de la Commission baleinière internationale. Cette instance regroupe près de 150 pays et est chargée à la fois de la gestion et de la protection des cétacés. Or au cours des dernières années, le camp des États favorables à un retour à la chasse commerciale a pris du galon, notamment sous l'impulsion du Japon, leader de ce groupe.

«Le Canada, où on retrouve plusieurs espèces de cétacés, devrait participer à l'intervention internationale, parce que, dans bien des cas, dans son action diplomatique, il fait ce qu'il faut faire, rappelle-t-il. Ça apporterait un soutien aux pays qui sont contre la chasse commerciale. On en a besoin, parce que des pays comme le Japon soudoient des petits pays des Caraïbes ou d'Afrique avec de l'argent pour obtenir leur vote.»

Cette présence serait selon lui d'autant plus cruciale qu'un retour à la chasse commerciale serait catastrophique. «Déjà, il y a certaines autorisations pour la chasse dite scientifique de certaines espèces de baleines, notamment au Japon. Mais ils ne respectent pas les règles, affirme M. Cousteau. Vous allez sur le marché de Tokyo, j'y étais la semaine dernière, et vous trouvez de la viande de baleine avec une pancarte qui dit qu'il s'agit d'espèces autorisées. Mais si vous faites des prélèvements, et que vous faites une analyse ADN, vous constaterez qu'il y a plusieurs espèces qui sont des espèces protégées non autorisées. Les Japonais trichent, et il faut se battre contre ça.»

Gérer le «capital»

Jean-Michel Cousteau ne se définit pas pour autant comme un animaliste opposé à toute utilisation des ressources des océans, ressources qui font vivre des milliards d'êtres humains. «À partir du moment où vous exploitez une ressource de façon durable, je n'ai pas à redire là-dessus. Mais ce n'est pas le cas. On est en train de vider les océans en ce moment. On nettoie tout ce qu'il y a dedans. On l'a fait sur terre. Maintenant, on a cessé d'aller à la chasse et à la cueillette, parce qu'il n'y avait plus rien à chasser ou à cueillir.» Pas moins de 80 % des espèces de poissons commerciales sont pour ainsi dire épuisées, selon les données du Programme des Nations unies pour l'environnement.

Métaphore plutôt dans l'air du temps, il compare d'ailleurs notre utilisation des ressources à une gestion catastrophique d'un capital offert gratuitement. «Il faut voir la nature comme un business, estime M. Cousteau. À partir du moment où vous le gérez comme un business, vous avez des intérêts qui sont produits par le capital et vous pouvez vivre pendant très longtemps. Mais comme on est 6,5 milliards d'habitants et qu'on en ajoute 100 millions de plus chaque année, il faut être de meilleurs gestionnaires. C'est tout.»

Bref, se tourner résolument vers un «véritable développement durable». La formule peut sembler simpliste, mais il n'en demeure pas moins que le virage sera de toute façon inévitable. On ne pourra plus, insiste-t-il, continuer d'utiliser l'océan comme une «poubelle universelle», comme on s'entête à le faire malgré les signaux d'alarme qui se multiplient. Et le constat ne vaut pas seulement pour les prélèvements abusifs des ressources maritimes, mais aussi pour les apports massifs de polluants qui aboutissent dans les écosystèmes marins. Après tout, rappelle-t-il, ces toxines remontent la chaîne alimentaire et reviennent vers l'être humain.

Malgré l'avalanche de pronostics inquiétants quant à l'avenir du globe, cet infatigable pèlerin n'en demeure pas moins optimiste, invitant les jeunes générations à tout faire pour changer la tendance, tandis qu'il en est encore temps. Lui-même a mis sur pied la Fondation Ocean Futures, qui récolte chaque année quatre à cinq millions de dollars destinés à des programmes éducatifs, à des actions diplomatiques et à la production de documentaires.

Et loin de ralentir, même à 71 ans, il travaille présentement à un long-métrage sur les orques, un autre consacré aux bélugas — ce symbole de la fragilité du Saint-Laurent — et un troisième sur les thons, ces poissons dont les stocks ne cessent de décliner en raison de la surpêche.

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Dauphins et baleines: nomades des mers, sera présenté tout l'été au cinéma Imax 3D des Galeries de la Capitale, à Québec.