Élisabeth Dufourcq, historienne - « Je pensais que cette muraille d'hommes était insupportable ! »

L'excommunication de la mère et des médecins d'une Brésilienne de neuf ans, qui s'est fait avorter à la suite d'un viol, ramène au premier plan le débat sur l'image des femmes dans l'Église catholique. Une image effacée, alors que Jésus en avait fait des êtres-clés dans les Évangiles. Discussion avec Élisabeth Dufourcq, qui étudie l'histoire des chrétiennes depuis près de 25 ans.

La brique de 1258 pages que l'auteure Élisabeth Dufourcq a publiée chez Bayard en octobre dernier laisse pantois. On a beau avoir lu et relu les Évangiles et les Actes des apôtres, on n'a jamais remarqué la cassure décrite dans Histoire des chrétiennes. L'autre moitié de l'Évangile.

Pourtant, Jésus est le seul dans les Saintes Écritures qui parle directement aux femmes. Il leur donne des rôles autres qu'utilitaires, change d'opinion lorsqu'elles le lui demandent et va même jusqu'à les défendre devant la loi hébraïque et à boire l'eau d'une Samaritaine impure. Les apôtres, eux, font pratiquement disparaître les femmes, parlant parfois de «la femme d'un tel» ou de celles qui ont du pouvoir, alors que ce sont les amies du Christ qui ont découvert le tombeau vide après la résurrection.

Élisabeth Dufourcq, inspectrice générale des affaires sociales françaises, mais aujourd'hui seulement de façon ponctuelle, a effectué des recherches pendant cinq ans avant de se rendre compte qu'un monde sépare les deux attitudes à l'égard des femmes. Si elle ne comprend toujours pas pourquoi les apôtres n'ont jamais remis en question l'attitude de Jésus, elle a son explication quant à leur négation des femmes. «Les apôtres sont des hommes de leur temps. Au début du christianisme, ils ont voulu le rendre décent dans l'empire romain. Ils ont alors imité ce qui se passait dans les synagogues et n'ont pas tenté de comprendre pourquoi Jésus parlait aux femmes.» Seuls les cultes orgiaques laissaient une place aux femmes à l'époque.

Cette même mentalité prévaut depuis toujours chez les chrétiens, croit celle qui s'intéresse à l'histoire comparée des femmes depuis plus de 40 ans, alors que les femmes ont pourtant toujours été plus nombreuses à recevoir le baptême et à fréquenter les églises. Bien que la révolution scientifique et féminine de la deuxième moitié du XXe siècle ait donné une plus grande place aux chrétiennes — on pense à la reconnaissance de l'apport paritaire de la femme dans la création d'un enfant — les traces demeurent. «En Occident, la marque de saint Augustin [354-430 après J.-C.] est majeure, lui qui pense que la femme est un obstacle à la montée de l'homme vers Dieu, explique l'auteure de 68 ans. C'était un génie, mais il avait aussi son "petit côté". On a fait de la théologie avec du copier-coller: puisqu'un tel a dit ça, on le reproduit pendant vingt siècles.»

« En état d'étouffement »

Élisabeth Dufourcq, de confession catholique, s'est lancée dans des recherches sur l'histoire des chrétiennes, car elle se sentait «en état d'étouffement dans un environnement chrétien qui n'était pas ouvert à sa sensibilité féminine». Et d'ajouter: «Je pensais que cette muraille d'hommes, qui avait pensé pour les femmes pendant 2000 ans, était insupportable!»

Un revirement de situation serait-il possible? Selon elle, les femmes ont déjà de l'influence sur l'Église par leur nombre. Mais un dialogue entre les prêtres et les femmes est urgent pour que les femmes se libèrent, mais aussi pour que les hommes cessent de se scléroser. «Les églises sont de plus en plus vides, alors que les prêtres vieillissent beaucoup. Je préférerais une assemblée présidée par une femme plutôt qu'une église vide. Je crois que des femmes ne demanderaient pas mieux.» La venue prochaine d'un document du Vatican qui ramènera sur la table la loi morale naturelle, pour fournir les bases d'une éthique universelle, l'inquiète toutefois.

Que pense-t-elle de cette histoire d'excommunications des médecins et de la mère d'une petite Brésilienne ayant été avortée parce qu'enceinte de son beau-père qui l'avait maintes fois violée? Beaucoup de mal. «Je ne m'attends pas à ce que l'Église devienne pour l'avortement, mais il faut plus de souplesse. Jésus n'était pas pour le travail le jour du sabbat, mais Il a bien guéri un lépreux ce jour-là quand même.» L'auteure est d'accord avec ceux qui croient que l'archevêque de Recife aurait dû rendre visite à la fillette. «Depuis que le clergé est célibataire, il vit enfermé dans son monde. Dans le monde actuel, on ne peut pas vivre si on reste enfermé dans un évêché ou un palais du Vatican. Il faudrait aussi que les membres du clergé aient une formation scientifique, sinon ils risquent de dire des choses non conformes à la vérité.»

Quant à ceux qui voient la demande d'apostasie comme un moyen de manifester leur désaccord envers les propos du pape, Élisabeth Dufourcq les en décourage. «C'est de l'intérieur d'une Église racornie qu'il faut se faire entendre enfin! La diversité, la contestation sont indispensables, mais dans l'unité.»

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Histoire des chrétiennes

L'autre moitié de l'Évangile

Élisabeth Dufourcq

Bayard

Paris, 2008, 1258 pages

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