Vers un renouveau ? - La majorité des prêtres en Occident ne suivent plus les prescriptions du Vatican

Le pape Benoît XVI, lors de sa récente visite en Afrique
Photo: Agence Reuters Le pape Benoît XVI, lors de sa récente visite en Afrique

Les récentes controverses ayant entouré le Vatican et l'Église romaine ont indigné bon nombre de catholiques. L'Église est-elle en train de perdre de l'influence? Assisterons-nous à un renouveau théologique? Quatre experts font le point.

Au cours des dernières semaines, la religion catholique a fait couler beaucoup d'encre. Signalons la levée de l'excommunication de quatre prélats intégristes en janvier dernier, dont le Britannique Richard Williamson, un négationniste. Ou encore, récemment, les excommunications ayant suivi l'avortement d'une fillette victime de viol au Brésil et les propos de Benoît XVI au sujet du condom en Afrique, un continent ravagé par le sida. Ces gestes ont choqué de nombreux catholiques et donné lieu au Québec à une augmentation du nombre d'apostasies, ou d'abandons de la foi.

Selon Jean-Claude Breton, secrétaire de la faculté de théologie et des sciences de la religion de l'Université de Montréal, ce tollé indique que la hiérarchie de l'Église est allée trop loin. «Il y a des limites à respecter. Les catholiques n'acceptent plus qu'on dise n'importe quoi au nom de la foi chrétienne, même lorsqu'on est dans une position d'autorité.» M. Breton fait observer que, depuis l'élection du pape Jean-Paul II en 1978, il y a eu une centralisation des pouvoirs accordés au pape. «Nous avons recommencé à vouer un culte à un pape qui connaît tout [...]. Mais comme Benoît XVI n'a pas le charisme de Jean-Paul II, les gens osent réagir, ce qui représente une chance pour les églises locales.»

Le Vatican perd de l'autorité

Cet avis est partagé par Louis Rousseau, professeur au département des sciences des religions de l'Université du Québec à Montréal (UQAM). «La perte de l'autorité du Vatican s'accélère. C'est un processus de longue durée. Nous avons notamment pu l'observer en 1968 lors de la condamnation de la contraception par l'Église et le Vatican, une décision désavouée par de nombreux catholiques qui ont ensuite déserté massivement l'Église.»

Depuis, ajoute M. Rousseau, la majorité des prêtres en Occident ne suivent plus les prescriptions du Vatican. «La vision du monde du centre romain ne rejoint presque plus personne. Sur le plan théologique, le centre romain parle, mais sa parole n'est pas crédible parce qu'il semble complètement dépassé. Son obstination à se prononcer en dépit du bon sens élémentaire mine son autorité.» Selon lui, la crise actuelle représente une occasion de renouveau pour l'Église, à condition que les évêques assument leur rôle de responsables locaux. «Ils doivent accepter d'exercer tout leur pouvoir au sein de leur assemblée épiscopale nationale, au lieu de s'en remettre à la hiérarchie romaine.»

Un phénomène médiatique...

Autre son de cloche de la part de Solange Lefebvre, professeure et titulaire de la Chaire religion, culture et société à la faculté de théologie et des sciences de la religion de l'Université de Montréal. «Depuis septembre 2001, les questions religieuses sont extrêmement délicates. Ce phénomène est alimenté en partie par les médias. C'est d'ailleurs une des conclusions de la commission Bouchard-Taylor sur les accommodements raisonnables. Or les questions religieuses sont complexes et, malheureusement, il n'y a pas de presse spécialisée dans le domaine au Québec, ce qui peut nous priver d'un éclairage adéquat.»

Mme Lefebvre rappelle que le pape a été mal cité sur l'usage du condom en Afrique. «Le pape a notamment dit que, si on n'y mettait pas l'âme, si les Africains ne s'entraidaient pas, on ne pourrait pas résoudre ce fléau par la distribution de préservatifs: au contraire, le risque serait d'augmenter le problème. [...] Or, en omettant de citer cette partie des propos du pape, les journalistes ont complètement dénaturé le message. En plus du sida, le viol des femmes est un fléau terrible en Afrique. Ce n'est pas seulement un problème de préservatif.»

...ou un profond malaise

Reste que toute cette polémique a accentué l'impression que la hiérarchie de l'Église était coupée de ses ouailles, s'inquiète Michel Beaudin, ex-professeur à la faculté de théologie et des sciences de la religion de l'Université de Montréal. «Au lieu de porter attention aux préoccupations du monde, le pouvoir romain s'entête à nous faire revenir en arrière. Résultat: il y a une fracture entre l'Église et les catholiques, qui ne se reconnaissent plus dans l'institution.»

Selon lui, bon nombre de catholiques estiment que l'Église les a leurrés. «Avant la Révolution tranquille, les Québécois ont profondément souffert de l'autoritarisme et du moralisme de l'Église [...]. Cette souffrance les a menés à délaisser les pratiques traditionnelles tout en continuant à s'identifier au catholicisme. Au moment où leur ressentiment commençait à s'estomper, les Québécois rencontrent les mêmes attitudes qui ont traumatisé leurs parents et leurs grands-parents. Les positions récentes de l'Église leur donnent l'impression que le renouveau de l'épiscopat québécois est pure hypocrisie, même si ce n'est pas le cas. Et c'est très douloureux.»

M. Beaudin poursuit en faisant le parallèle entre la montée du néolibéralisme dans les années 1980 et celle du projet conservateur dans l'Église: «Les deux projets donnent lieu malheureusement à l'exclusion.» Il y va toutefois d'un message d'espoir. «Les plaques tectoniques de l'histoire sont en train de bouger, dit-il. La planète se débarrasse d'un embâcle gigantesque. Ce souffle atteint aussi l'Église. Il peut lui permettre de retrouver sa jeunesse et de recommencer à annoncer la bonne nouvelle.»

Et pourquoi, d'après M. Beaudin, les catholiques devraient-ils rester dans l'Église? «Parce que l'Église continue d'annoncer l'Évangile qui la dénonce», répond-il en citant Henri Guillemin, historien et polémiste français. Pour le théologien, les vrais changements ne peuvent venir que de l'intérieur. «Je souhaite que les dirigeants de l'Église entendent le message des gens de la base. L'Église ne doit plus se refermer sur elle-même. On peut être de la même Église, mais d'un autre projet ecclésial que le projet conservateur, centralisateur, autoritaire et pyramidal. Ce projet peut être décentralisé, maniable, égalitaire et communautaire», conclut-il.

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Collaboratrice du Devoir

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