La ville à roulettes

La pratique du skateboard, une action civilisée? L'ouverture récente du Taz, centre récréatif dans Saint-Michel, et une exposition au Centre canadien d'architecture nous invitent, en tout cas, à l'accepter comme telle.

Le Stade olympique, si certains l'abhorrent, une partie de la population l'adore. Une partie bien particulière, à quatre roues. Les planchistes, les skaters autrement dit, en ont fait un de leurs sites préférés. Un endroit fétiche. Et ce n'est pas la tour inclinée qui rend Montréal différente des autres villes.

«L'élément fétiche de Montréal se trouve là. C'est un gros sifflet en béton devant lequel passaient les coureurs quand ils se dirigeaient vers la piste. Ils l'ont déplacé, il se trouve maintenant près du stade Saputo», explique Mathieu Robichaud, adepte de planche à roulettes depuis un quart de siècle.

Si les environs du Stade olympique attirent autant ses pairs, c'est qu'il a tout ce qu'il faut pour leurs acrobaties, avec un mobilier urbain aux formes géométriques variées.

Saut, vitesse, tout est possible. Il est vaste aussi, parfait pour s'y regrouper. Et puis, surtout: «Tout ça n'a jamais été pensé pour ça, pour le skate», s'exclame celui qui est aussi architecte-paysager et concepteur de parcs pour planches à roulettes.

L'image rebelle, et souvent négative, de la planche à roulettes tient probablement à ce fait. C'est pourtant un sport comme un autre, très exigeant et épuisant, assure Mathieu Robichaud, qui mêle expression et technique. Un sport urbain «d'appropriation».

La toute récente ouverture du Taz, c'est bien, dit-il, mais il n'empêchera jamais les adeptes d'aller rouler au Stade ou ailleurs. Le Taz, «c'est une zone d'entraînement». Le vrai sport se pratique dans la rue et le plaisir consiste à le faire sur du mobilier conçu pour d'autres fonctions.

S'approprier la ville, comme le font les planchistes et autres sportifs urbains un brin rebelles, c'est un peu ce qu'encourage le pourtant très BCBG Centre canadien d'architecture depuis novembre. L'exposition Actions: comment s'approprier la ville, qui en est à ses derniers jours, a recensé une centaine de solutions pour vivre autrement en milieu urbain.

Comme matière à réflexion sur l'avenir de la planète, les «actions» proposées redonnent les pleins pouvoirs aux citoyens.

C'est dans ce cadre de rébellion(s) que Mathieu Robichaud a été invité à tenir un «atelier» où il proposera de faire le tour des infrastructures olympiques. L'atelier est théorique, et non pratique: comme il s'agit d'observer l'impact de cette action sur la société, les participants ne sont pas tenus d'arriver sur roulettes.

Contrairement à la perception générale, on a beaucoup à apprendre des adeptes de la planche à roulettes, ces «explorateurs urbains», comme les qualifie Robichaud, capables d'exploiter la moindre banalité en béton, d'apprécier les formes d'un paysage bâti.

Ce sont des sportifs esthètes qui ne cherchent pas nécessairement à vivre en retrait. «Oui, je suis un peu marginal, mais je suis bien intégré à la société», dit l'homme de 34 ans, diplômé de l'Université de Montréal et patron de sa propre boîte, Bloom Paysage. En fait, le skate est devenu «très mainstream». «Nous sommes des rock stars», affirme Mathieu Robichaud, qui rappelle à quel point ce sport urbain peut être très mode et dispendieux.

Robichaud est arrivé à l'architecture de paysage sur le tard et a fait des parcs pour planches à roulettes son cheval de bataille. De vrais parcs, question de combattre les aménagements préfabriqués qui poussent trop souvent ici et là, surtout là-bas, dans des coins mal-aimés, «derrière les poubelles, sans arbres».

«Ces aménagements, accuse un des seuls paysagistes spécialisés dans le domaine, sont conçus par des ingénieurs qui connaissent mal les besoins. Et les villes les achètent par catalogue.» Alors que chaque site a ses particularités, ses dimensions, son contexte. «Et les skaters sont humains aussi. Ils ont besoin d'ombre et de bancs pour se reposer.»

Au Taz, le terrain intérieur a été conçu par d'autres, mais le parc extérieur, à être inauguré en juin, portera sa signature. Son oeil avisé, sa théorie à lui, repose sur une réinvention des formes urbaines, parfois avec des moyens très simples comme un rail ou une roche.

Le contexte du Taz, bien installé sur une ancienne carrière, a amené Mathieu Robichaud à privilégier des éléments recyclés. Il est particulièrement fier des dalles de plancher qu'on lui a refilées. Son action citoyenne, il l'applique autant sur sa planche à roulettes que sur sa planche à dessin.

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Collaborateur du Devoir

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- Découvrir les lieux propices à la pratique de la planche à roulettes, métro Pie-IX, demain. Réservations au Centre canadien d'architecture (CCA), à Montréal.