L'entrevue - Un silence papal

Le pape Pie XII bénissant la foule, place Saint-Pierre, lors de la canonisation de Pie X, en mai 1954.
Photo: Agence France-Presse (photo) Le pape Pie XII bénissant la foule, place Saint-Pierre, lors de la canonisation de Pie X, en mai 1954.

La décision du pape Benoît XVI de réactiver le processus de béatification de Pie XII, mis en sourdine par Jean-Paul II durant son pontificat, a grandement offusqué l'État d'Israël et les principales organisations juives internationales. Pour ceux-ci, la prise de position de Benoît XVI dans cet épineux dossier est d'«une gravité extrême» car elle engage, au regard de la tragédie de la Shoah, et donc de l'histoire, la figure controversée d'un pape qui se caractérisa durant cette période noire davantage par ses «silences assourdissants» que par ses «prises de parole prophétiques». L'opposition vigoureuse des leaders de la communauté juive mondiale et des autorités israéliennes à cette canonisation a incité Benoît XVI à la repousser temporairement, conscient qu'une telle initiative porterait un coup fatal aux relations judéo-chrétiennes.

Depuis son élection à la tête de l'Église catholique, Benoît XVI n'a cessé d'encenser dans ses homélies l'«action très courageuse» de Pie XII en faveur des Juifs persécutés par le régime nazi. Une thèse que récuse l'historien israélien Saul Friedländer, considéré comme l'un des meilleurs spécialistes mondiaux du nazisme et des relations entre Pie XII et les Juifs.

«Un fait historique est irrécusable: Pie XII ne s'est jamais exprimé officiellement sur les persécutions effroyables dont furent victimes les Juifs, explique-t-il. Il n'a jamais condamné explicitement l'extermination de six millions d'entre eux, sciemment planifiée et perpétrée par les hérauts du IIIe Reich. Ce que nous ignorons et que nous n'avons aucun moyen de savoir — tel est le coeur du problème —, c'est si, pour Pie XII, le destin des Juifs d'Europe représentait une situation de crise majeure et un dilemme angoissant, ou un problème marginal qui ne bousculait pas la conscience d'un chrétien.»

Né à Prague en 1932, Saul Friedländer, qui portait à ce moment-là le prénom de Pavel, a consacré sa vie à la compréhension du sort des Juifs durant la Deuxième Guerre mondiale. Un sort morbide qu'il a partagé. Sa famille se réfugia en France en 1939, croyant trouver dans la patrie des droits de l'homme un asile sûr. Si le jeune Pavel, alors âgé de 10 ans, fut hébergé par une institution catholique de Montluçon, ses parents, refoulés de la frontière suisse et livrés à la police française, furent déportés au camp d'extermination d'Auschwitz, d'où ils ne revinrent pas.

Un prénom hébraïque

Dans l'orphelinat catholique où il trouve refuge durant la guerre, les prêtres lui donnent une nouvelle identité: il portera désormais le nom très chrétien de Paul-Henri-Marie. Quand il arrive, orphelin, à Tel-Aviv en 1948, les autorités israéliennes lui demandent s'il a un prénom hébraïque. Ayant appris dans ses cours de catéchèse que Saul, sur le chemin de Damas, était devenu Paul, il choisit alors Saul comme prénom.

«Derrière mon prénom, il y a mon histoire!», lance avec entrain Saul Friedländer. Une histoire de vie bouleversante relatée dans son autobiographie publiée en 1978, Quand vient le souvenir (Seuil).

En Israël, il entame une brillante carrière universitaire qui l'amènera à enseigner l'histoire contemporaine à l'Université de Tel-Aviv, à l'Institut universitaire des hautes études internationales de Genève et dans plusieurs universités du monde, dont l'Université de Montréal au début des années 70. Depuis 1988, il est professeur titulaire à l'Université de Californie (UCLA), à Los Angeles.

En 1964, il fut le premier historien à consacrer un livre très fouillé aux relations entre Pie XII et les nazis, Pie XII et le IIIe Reich (Seuil). Après la publication de cet essai historique choc qui suscita l'ire de l'Église catholique, l'historien décide d'étendre son champ de recherche en analysant exhaustivement les étapes qui ont mené à l'extermination méthodique des Juifs européens par les nazis. Les nombreux livres qu'il a dédiés à la genèse de cette hécatombe humaine indicible font autorité. En 2007, Saul Friedländer a reçu pour l'ensemble de son oeuvre le Prix de la paix des libraires allemands.

Dans le deuxième volume de sa magistrale enquête sur les crimes nazis, Les Années d'extermination - L'Allemagne nazie et les Juifs 1939-1945 (Seuil, 2008), l'historien iconoclaste consacre plusieurs chapitres à l'attitude de Pie XII relativement à la Shoah. Sa conclusion est décapante: le temps n'a fait qu'«aggraver et légitimer» les griefs formulés à l'encontre de ce leader spirituel de la chrétienté. Ce livre imposant, synthèse exhaustive d'un sujet complexe qui a pris au fil des années une dimension océanique, a été couronné en 2008 par le prestigieux prix Pulitzer, catégorie non-fiction.

Si l'attitude de Pie XII à l'égard des Juifs durant la guerre de 1939-45 est «irréprochable», comme le soutiennent avec une assurance inébranlable les autorités du Saint-Siège, pourquoi ces dernières sont-elles toujours très réfractaires à l'idée d'ouvrir aux historiens les archives de cette époque? se demande Saul Friedländer.

Les contempteurs de Pie XII l'accusent sans ambages d'avoir été un antisémite invétéré. Partage-t-il ce point de vue? «Non. Rien n'indique que Pie XII ait été antisémite ou que ses décisions durant la guerre aient procédé, fût-ce en partie, d'une hostilité particulière contre les Juifs. Mais, contrairement aux sentiments qu'il portait à son "cher peuple polonais", et surtout au peuple allemand, il ne semble pas non plus que Pie XII ait porté les Juifs dans son coeur.»

La thèse de l'indifférence

Dans son livre, Saul Friedländer cite plusieurs documents inédits majeurs, dénichés au cours de ses recherches et qui corroborent fortement la thèse de «l'indifférence» de Pie XII à l'endroit des Juifs. L'un d'eux, datant de l'été 1945, fait état de la décision de Pie XII, à la fin de la guerre, d'autoriser le Saint-Office à donner pour consigne aux évêques de l'Europe entière de ne pas rendre aux Juifs les enfants juifs baptisés, cachés dans les institutions catholiques. Le pape les autorisa aussi à garder les enfants qui n'avaient pas encore été baptisés mais qui n'avaient plus de famille pour réclamer leur retour.

«Dans certains endroits, poursuit-il, la conversion était sans doute jugée essentielle pour échapper aux griffes des nazis, mais, généralement, c'était un objectif en soi. Cela change naturellement l'évaluation historique de l'aide chrétienne aux Juifs, nonobstant les risques, la compassion et la charité. Ce document prouve éloquemment que la motivation d'un bon nombre de Justes catholiques ayant aidé les Juifs pendant la guerre n'était pas purement altruiste.»

D'après Saul Friedländer, la polémique entourant Pie XII ne fera que s'exacerber tant que le Vatican refusera d'ouvrir ses archives aux historiens. «La balle est depuis longtemps dans le camp du Vatican, explique-t-il. Les historiens ne demandent qu'une chose: qu'on les laisse travailler sans contraintes. Il est temps d'élucider une fois pour toutes cette grande énigme de l'histoire contemporaine qui envenime depuis plus d'un demi-siècle les relations entre juifs et chrétiens.»

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