Services de santé en région - Éthiques, les coopératives de santé ?

Au Québec, l'accès aux services de santé doit être libre et gratuit. Lorsqu'une municipalité et ses citoyens se regroupent et se cotisent pour faire construire un bel édifice, tout équipé, en vue de tenter d'attirer un médecin, peut-on toujours parler d'un système de santé libre et gratuit? Ou ne serait-ce pas plutôt un système de santé parallèle? À l'heure actuelle, les villages sont confrontés à bien des questions éthiques. À Memphrémagog, malgré l'enthousiasme que soulevait le projet chez plusieurs, on a dit non à la coopérative de santé. Une question de principe.

Tous ne font pas comme à Memphrémagog. En fait, les villages en proie à la dévitalisation multiplient les efforts pour attirer des médecins dans leur bout de pays. D'autant plus que les résultats d'un sondage SOM, révélés lors de la Conférence nationale de Solidarité rurale, indiquent que

47 % des adultes de Montréal et de Québec intéressés à migrer dans une région rurale considèrent que la présence, dans la municipalité qu'ils choisiraient ou à proximité d'elle, d'un hôpital, d'une clinique, d'un CLSC ou d'une pharmacie est un élément indispensable.

Comme de nombreux villages ont décidé de mettre toutes les chances de leur côté, les coopératives de santé se multiplient au Québec. D'ailleurs, Yves Bolduc, ministre de la Santé et des Services sociaux, qui a finalement faussé compagnie aux participants de Solidarité rurale présents à la grande conférence tenue la semaine dernière, a demandé à une collègue, Nathalie Normandeau, de livrer le message signalant qu'il se préoccupait de l'offre de services dans les collectivités rurales en matière de santé et de services sociaux et que la voie qu'il privilégiait était celle de la coopérative de santé.

Son ministère reçoit donc de plus en plus d'appels de gens qui veulent mettre sur pied des coopératives de santé. Et il faut être très prudent lorsqu'on se lance dans une telle aventure. «D'abord, il faut savoir que c'est illégal d'exiger des membres le paiement d'un montant annuel, faute de quoi on leur refuserait l'accès à un médecin. Toutefois, c'est possible de le faire pour des services qui ne sont pas assurés, comme l'accès à un physiothérapeute, à un chiropraticien ou à un kinésiologue», explique Yolaine Galarneau, omnipraticienne de profession, maintenant directrice des services de première ligne intégrés au ministère de la Santé et des Services sociaux.

La question des locaux

L'immeuble dans lequel le médecin pourra installer son cabinet représente aussi une question à traiter avec attention. Parce que bien des municipalités sont tentées d'assumer les frais de bureau dudit médecin pour augmenter leurs chances d'intéresser un ou des candidats potentiels. «Il ne faut pas oublier qu'un médecin qui pratique en cabinet reçoit, pour chaque acte, 35 % de plus pour assumer ses frais de personnel et de bâtisse. Une coopérative qui choisirait d'assumer les coûts du loyer du cabinet de médecin n'agit pas illégalement. Toutefois, est-ce éthique? La question est lancée», affirme Mme Galarneau.

Or elle reconnaît qu'un jeune médecin pourrait être peu enclin à s'installer dans une région s'il doit se bâtir un cabinet et assumer ainsi tous les risques immobiliers. «La coopérative peut très bien s'occuper de construire un bâtiment convenable et, par la suite, faire payer un juste coût locatif au médecin», affirme la spécialiste.

En fait, il ne faut pas oublier que le Québec affronte une pénurie de médecins, et Yolaine Galarneau craint, si on ne fait pas attention, qu'on ne se retrouve aux prises avec une surenchère de médecins entre les municipalités. «La population ne doit surtout pas se retrouver prise en otage par les médecins qui menacent de démissionner s'ils n'ont pas certains privilèges. Il faut refuser d'embarquer là-dedans», indique-t-elle.

La coop ne garantit pas

la présence

d'un médecin

Surtout que, même si une collectivité investit d'importantes sommes dans une coopérative de santé, rien ne lui garantit qu'un médecin viendra y pratiquer et surtout y demeurera. Parlez-en à Guy Boudreau, agent de développement rural au sein du CLD de la MRC de Bellechasse. Après avoir aménagé des locaux et attiré une médecin, la MRC pensait avoir accompli la partie la plus importante du travail. Or le plus difficile était à venir.

«Il faut bien comprendre le contexte. Dans les sept ou huit villages du sud de Bellechasse, il y a 10 ans, on comptait environ 12 médecins. Il y a quatre ans, on n'en avait plus du tout, et jusqu'à tout récemment nous avions réussi à en avoir une grâce à la coopérative. C'est bien évident que, lorsqu'elle est arrivée, elle a vite été envahie», se souvient M. Boudreau.

Comme tout jeune médecin idéaliste qui ne veut laisser personne sur le carreau, la jeune femme s'est retrouvée avec beaucoup de pression sur les épaules. «Elle est en congé de maternité actuellement et je crois qu'elle ne reviendra pas», indique-t-il.

L'importance

de l'équipe de travail

Pour Yolaine Galarneau, cette anecdote illustre très bien une réalité que les régions doivent absolument prendre en compte: les médecins veulent travailler en équipe. «Ils veulent un milieu de travail stimulant, dans lequel ils pourront échanger avec des collègues, travailler en complémentarité, maintenir un équilibre entre leur vie de famille et leur vie professionnelle et se faire remplacer s'ils doivent s'absenter», explique celle qui a justement quitté un poste en Gaspésie, après plusieurs années de pratique, précisément parce que la situation était devenue trop lourde.

Ainsi, la Dre Galarneau croit que le modèle «d'un médecin, dans une coopérative, dans un village» n'est pas celui vers lequel il faut aller. Bien consciente qu'un petit village ne peut toutefois pas espérer attirer une équipe de médecins, elle signale que différents modèles de fonctionnement sont envisageables.

«Lorsque je parle de l'importance de travailler en équipe, cela ne signifie pas nécessairement de travailler dans un seul lieu physique, précise-t-elle. Des médecins peuvent travailler en équipe, se partager l'offre de services à une population, mais dans plusieurs cabinets sur un territoire donné. D'ailleurs, des lieux de travail multiples n'empêchent pas des médecins de se faire reconnaître comme Groupe de médecine de famille.»

Collaboratrice du Devoir

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