En Belgique comme au Québec - L'innovation sociale résulte d'une crise

Chaque année, la Conférence nationale de Solidarité rurale donne l'occasion à différents leaders des nombreux villages québécois de se rencontrer et de partager leurs expériences. Or il est aussi intéressant d'ouvrir ses oeillères pour jeter un coup d'oeil à ce qui se passe à l'étranger. C'est ce qu'a souhaité faire l'équipe de Solidarité rurale cette année en invitant le chercheur belge Frank Moulaert, spécialiste de l'innovation sociale et du développement territorial.

L'innovation sociale est un concept qui ne date pas d'hier et, ici comme ailleurs, cette innovation est souvent liée à une crise, remarque Frank Moulaert, professeur de planification spatiale à l'Université catholique de Louvain, en Belgique.

«On voit souvent l'innovation sociale survenir dans des endroits qui connaissaient l'exclusion, l'augmentation du niveau de chômage, la difficulté d'avoir accès à des services, l'isolement, etc. Après un certain temps, il arrive que des gens entreprennent des discussions, des groupes d'intérêt se forment, des mouvements s'organisent pour trouver des stratégies locales de sortie de crise», a expliqué le chercheur au Devoir, à la suite de sa présentation plutôt théorique lors de la conférence.

Dans le monde rural québécois, on pense à différents villages qui ont multiplié les efforts pour contrer la dévitalisation, comme Saint-Camille et ses nombreuses mesures mises en oeuvre pour attirer des jeunes. Un exemple belge de M. Moulaert? Le quartier Nord-Est d'Anvers. Deuxième port en importance de l'Union européenne, la ville était très prospère dans les années 60.

«Anvers était habitée par de nombreux ouvriers du port, mais aussi par une petite bourgeoisie composée de petits commerçants venus faire des affaires près du port. Or, avec l'automatisation des activités portuaires, le chômage a monté en flèche. Les plus riches ont quitté la ville et ceux qui n'en avaient pas les moyens sont restés. Des immigrants sont aussi venus s'installer dans la ville, pour

des raisons économiques», explique

M. Moulaert.

Anvers, qui avait auparavant une population mixte, s'est soudainement retrouvée avec une population pauvre ayant d'énormes besoins en formation professionnelle et en logement.

Pour un développement intégré

Dans les années 60 et 70, les villes européennes ont fait l'erreur de mettre en oeuvre des politiques urbaines par secteur, comme l'assistance sociale, la formation et le logement, raconte Frank Moulaert. «Confrontées à l'échec, les administrations publiques ont compris qu'elles devaient intégrer les différents secteurs d'intervention pour développer une démarche par territoire», explique-t-il.

Et à quoi ce développement intégré peut-il ressembler, à Anvers? «On a développé par exemple des programmes de formation dans le domaine de la construction, et, comme volet pratique, les étudiants rénovaient et construisaient des logements sociaux. Ainsi, tout en s'occupant du volet de la formation, on s'occupait du problème de logement et on préparait les étudiants aux réalités du marché du travail», explique le professeur Moulaert.

D'autres initiatives ont aussi été prises, comme la transformation d'une ancienne piscine municipale en centre communautaire et la création d'un journal de quartier pour permettre à la population locale de se faire entendre. Des portails ont aussi été mis sur pied pour rassembler l'information importante relative à certaines questions, comme l'emploi ou encore le logement.

Jamais sans la société civile

Et si la démarche devait être intégrée pour fonctionner, elle devait aussi s'élaborer en partenariat avec la société civile. «Sans la participation des citoyens, le développement par démarche territoriale ne fonctionne pas. Des initiatives développées par

un gouvernement local plutôt que par la société civile représenteraient un risque beaucoup trop grand de ne pas répondre adéquatement aux besoins de la population», affirme le chercheur.

Une démarche qui part du haut et va vers le bas est donc très peu susceptible de réussir, d'après les recherches de Frank Moulaert. Une conclusion qui ne laisse certainement pas indifférent le monde rural québécois, car celui-ci n'a cessé de s'exprimer, pendant la conférence, en faveur d'un gouvernement qui tiendrait davantage compte des réalités des régions lors de l'élaboration de ses politiques et qui permettrait une application plus souple de certaines mesures en fonction des

réalités propres aux différents villages.

Bien que la société civile doive participer à l'élaboration des politiques de restructuration de sa localité, elle n'a toutefois pas intérêt, d'après M. Moulaert, à agir seule, sans l'appui de différents partenaires publics et privés. À Anvers, par exemple, la société civile est allée chercher l'appui de la Chambre de commerce, de la Ville, de l'agence d'emploi régionale et d'autres partenaires en tout genre pour mettre en place ses initiatives de développement intégré.

«Cette stratégie a permis notamment de mobiliser des ressources, d'attirer différents petits investisseurs et aussi d'aller chercher un certain savoir-faire et un soutien politique très utile en matière d'organisation et de logistique», indique le professeur Moulaert, dont l'ouvrage intitulé La Logique sociale du développement territorial, qu'il a coécrit avec Jacques Nussbaumer, vient d'être publié aux Presses de l'Université du Québec.

Grâce à la force du réseau du quartier Nord-Est d'Anvers, l'initiative a aussi pu s'étendre à des quartiers voisins et même à la région flamande. «On a assisté, en fait, à une prolifération des bonnes pratiques», ajoute-t-il.

Enfin, dans l'espoir de voir apparaître davantage d'innovations sociales, Frank Moulaert se permet de lancer un appel en faveur d'une plus grande justice sociale. «Pour qu'une communauté se mobilise et soit en mesure d'entreprendre des choses collectivement, elle ne doit pas être trop fragmentée. Et, pour cela, il faut lutter contre les inégalités en mettant sur pied, par exemple, de meilleures politiques de redistribution des richesses et en démocratisant l'éducation.»

Collaboratrice du Devoir

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