Monde rural - Où est donc passée l'épicerie du village ?

Est-ce un drame? Les régions et les villages éloignés du Québec se vident... de leurs services. Est-ce une bonne nouvelle? Un citadin sur cinq prévoit, la retraite venue, entreprendre une migration qui le mènera vers la campagne. Faudra-t-il, un jour prochain, équiper «à neuf» les secteurs non urbains de la Belle Province?

On voulait, il y a quelques années, fermer Murdochville. La mine cessant ses activités, l'agglomération ne semblait plus avoir de raison d'être. On connaît la logique sous-jacente d'une telle décision: s'il n'y a plus une réelle source de revenus, à savoir issue d'une activité économique dite de «première ligne», soit une usine ou une entreprise de même nature, on déclare la ville ou le village «mort». Et on déménage tout le monde. Cela ne fut pas possible en Gaspésie, la résistance locale s'étant, avec persévérance, manifestée.

Ailleurs, et le village de Saint-Magloire en offre un bel exemple, on a sauvé d'une fermeture potentielle de petites concentrations urbaines, car, s'il n'y a point une population en nombre suffisant, il est impossible de conserver l'école, avec pour conséquence un manque d'attrait pour des familles qui voudraient s'y fonder ou s'y établir. Pourtant, raconte Jean Tanguay, un «héros» local de notre Saint-Magloire, «il y avait beaucoup de maisons à vendre dans le village et les prix n'étaient pas élevés. On a eu l'idée d'acheter certaines de ces maisons et ensuite de les offrir en location en modulant le loyer selon le nombre d'enfants. On espérait ainsi attirer des familles et, par conséquent, faire augmenter la fréquentation de l'école primaire.» L'opération fut un succès et ce petit coin de Chaudière-Appalaches vit toujours des jours heureux.

Exode urbain

Fermer les villages, alors? Surtout pas, diront certains, d'autant plus que, lors de la grande conférence annuelle de Solidarité rurale tenue la semaine dernière, un sondage déposé est venu établir que, parmi les actuels citadins, un sur cinq d'entre eux et elles prévoit, d'ici une dizaine d'années, participer à un grand «dérangement». L'objectif: quitter le bruit des villes et se trouver un havre de paix où calme et nature seront des mots utilisés pour décrire l'environnement de la résidence principale.

On assisterait alors à la mise en place d'un nouveau modèle des déplacements urbains où des citadines et leurs citadins, après avoir quitté les grands centres, de Montréal vers les villes de sa couronne, en rive nord ou sud de l'île, et par la suite plus loin encore, au delà s'il le faut de la Montérégie ou des Laurentides, iraient dans des zones qui elles-mêmes seraient considérées comme trop densément peuplées. Ouf! Rien là pour réjouir un maire Tremblay qui fait tout pour contrer l'exode de ses concitoyens.

Mais, si ce mouvement a lieu, on voit déjà ses nouvelles populations monter bientôt aux barricades. Celles-ci se joindraient alors à ces actuels habitants de la «campagne» qui déplorent, et dénoncent, le manque de services. Car est-il acceptable de ne pas avoir de services de santé à proximité? Qu'Internet «à pédales» soit le seul réseau accessible? Que l'épicerie du coin ne soit finalement qu'un simple dépanneur? Et quoi encore: où est le dentiste? Où se trouve la quincaillerie bien approvisionnée? Que fait-on pour l'entretien des routes? Et le bureau de poste va-t-il fermer? Quant aux écoles, heureusement qu'on a plus d'enfants? Et, enfin, un CHUM ou un CUSM, c'est beau, mais nous on a quoi?

Concertation

Les complaintes rurales seraient donc bientôt modulées par des choeurs aux voix de plus en plus nombreuses. Et la mise sur pied de services donnera lieu sans doute à quelques échanges qu'on peut prévoir être vigoureux, car, pour le futur CLSC, est-il possible d'en priver d'un accès immédiat les gens de Saint-Ci au profit de ceux de Sainte-Là?

Là-dessus, des experts proposent déjà des solutions. Un Belge se retrouvait ainsi à Montmagny pour rappeler que les consultations et les concertations locales sont nécessaires avant la mise en place d'équipements ou l'entrée en vigueur de programmes. «Sans la participation des citoyens, énonçait Frank Moulaert, le développement par démarche territoriale ne fonctionne pas. Des initiatives développées par un gouvernement local plutôt que par la société civile représenteraient un risque beaucoup trop grand de ne pas répondre adéquatement aux besoins de la population.»

Et une autre participante de cette grande rencontre de «solidarité», écossaise celle-ci, a tenu un discours qui donnera des sueurs froides aux politiciens. Prenant exemple sur ce qui se passe en Finlande, elle dépose un modèle social où les collectivités locales reçoivent l'aide financière des autres paliers gouvernementaux. Pour Sarah Skerratt, de la Rural Society Research Team du Collège d'agriculture d'Écosse, il faut «arrêter de considérer le développement rural et les services en milieu rural comme une dépense et les voir plutôt comme un investissement».

Une telle musique ne peut qu'être douce aux oreilles des Jacques Proulx et autres combattants de la première heure, car, contre toute attente, la «campagne» québécoise aurait devant elle de beaux jours et ne devrait pas être laissée à elle-même quand vient le temps d'en améliorer la beauté et la viabilité.

Le Devoir

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