Les Grecs de Montréal - Il y a plus de 30 ans, en 1970, ils décidaient d'être francophones

À Montréal, qui dit grec songe immanquablement à restaurant. S'il est vrai que les premiers Grecs à s'être installés dans la métropole ont pris les commerces d'assaut, les choses ont bien changé depuis les 20 dernières années. La nouvelle génération occupe des postes dans tous les secteurs, parle le français et n'a qu'un souhait, participer activement à la société québécoise.

À l'approche des Jeux olympiques d'Athènes 2004, la Communauté hellénique de Montréal (CHM), chapeautée par le Congrès hellénique du Québec, met les bouchées doubles pour tirer profit de l'événement et se faire connaître. «Cette année, nous voulons montrer qui nous sommes et ce que nous faisons à différents niveaux, affirme le président du Congrès, Antonis Tselalis. Nous travaillons de pair avec la Ville de Montréal et les autorités du Vieux-Port pour mettre sur pied un grand festival ouvert à tous.»

Le festival de la Communauté hellénique de Montréal, La Flamme hellénique, aura lieu du 1er au 10 août, dans le Vieux-Port de Montréal. Des tonnes d'activités sont au programme, dont une exposition sur les Grecs et la mer, des prestations d'artistes grecs, un spectacle de sons et lumières, une dégustation de vins et de mets typiques du pays, de la musique et de la danse en tous genres et une tragédie grecque.

La CHM espère bien faire du mois d'août le mois hellénique et l'inscrire au calendrier des activités des Québécois. «La communauté essaie de s'impliquer davantage dans la culture québécoise et de s'ouvrir à elle», explique Bill Katsabanis, président de la CHM, une organisation qui représente les intérêts des quelque 65 000 personnes d'origine grecque du grand Montréal et qui offre à ses membres différents services — services religieux, services sociaux, centres de sport, centres communautaires, institut culturel, bibliothèque hellénique et écoles. «Nous ne voulons pas être considérés comme des immigrants confinés dans un ghetto. Nous sommes fiers de faire partie de la société québécoise et sommes reconnaissants des efforts déployés par le gouvernement du Québec pour nous intégrer, dit-il en référence au plan d'action annoncé récemment par le président du Conseil du trésor, Joseph Facal, en vue d'augmenter la représentation des communautés culturelles au sein de la fonction publique.



Changement de mentalité

La Communauté hellénique de Montréal a vu le jour en 1907, soit plus d'un demi-siècle après l'arrivée des tout premiers Grecs au pays. «Tous les Grecs qui sont arrivés au pays ont travaillé très fort. Ils ont construit des églises, ont ouvert des restaurants», rappelle Antonis Tselalis.

La communauté s'est d'abord développée en vase clos, recréant à Montréal le même mode de vie que celui de son pays d'origine. «Il y a eu deux grandes vagues d'immigration», explique l'ancien président du Congrès hellénique du Québec, Nicholas Katalifos. Celle des années 1920, où les voyageurs, croyant mettre le cap sur New York, se sont retrouvés à Halifax, puis celle des années 1950 et 1960, après la Seconde Guerre mondiale. «Pendant les années 1950, poursuit M. Katalifos, la plupart des immigrants se sont installés dans les quartiers Parc Extension et Avenue du Parc. Au début, c'était tout à fait possible de mener sa vie sans parler ni anglais, ni français. Toute la population était d'origine grecque, du médecin au marché du coin.»

La majorité des enfants de la communauté fréquentent alors les écoles anglophones protestantes, un peu par obligation. Car, à cette époque, le système francophone ne permet pas aux personnes d'origine grecque appartenant à l'Église orthodoxe d'intégrer ses écoles catholiques. En 1970, après l'adoption du projet de loi 63, désignée sous le nom de Loi pour promouvoir la langue française au Québec, la CHM remplace le programme anglais de son école primaire trilingue Socrates par le programme français. «La communauté grecque est la première communauté culturelle à être passée du système anglophone au système francophone, avant la loi 101 et la loi 22, avant tous les débats autour de la langue», ajoute fièrement Bill Katsabanis.

Résultat, la plupart des enfants sont inscrits aujourd'hui au système francophone, tandis que les jeunes en âge de fréquenter le cégep ou l'université optent de plus en plus pour des institutions francophones, comme l'indique Nicholas Katalifos. «L'Université de Montréal compte environ 700 étudiants d'origine grecque. Ils ont même fondé une association il y a cinq ans.»

«Le niveau de langue française de la nouvelle génération est de loin supérieur à celui de leurs parents, poursuit-il. C'est plus facile pour nos jeunes de s'impliquer. Ils sont fiers d'être québécois et veulent travailler ici.» Il regrette que plusieurs membres de la communauté aient quitté Montréal pour Toronto ou Vancouver. Heureusement, dit-il, ces départs massifs ont cessé. «Avec les années, observe de son côté Antonis Tselalis, nos jeunes sont devenus de plus en plus professionnels et se sont frayés lentement un chemin dans les systèmes québécois et canadien.» Ils se sont aussi ouverts à d'autres quartiers, comme celui de la Rive-Sud ou de Chomedey et Sainte-Dorothée, à Laval.

Volonté d'intégration

La CHM administre les quatre campus — Montréal, Saint-Hubert, Roxboro, Laval — de son établissement d'enseignement privé Socrates, où le français occupe 62 % du programme, le grec, 28 %, et l'anglais, 10 %. Elle gère aussi des garderies, l'école secondaire Aristotelis, exclusivement réservée aux gradués de l'école Socrates, l'école du samedi Platon-Omiros, dédiée aux élèves du système public désireux d'apprendre le grec, ainsi que le Centre d'études grecques de Montréal, de niveaux collégial et universitaire. «Nous misons beaucoup sur l'éducation», insiste M. Katsabanis, qui laisse entendre qu'un projet de développement d'une nouvelle école secondaire est en branle.

«Nos étudiants gradués des écoles Socrates occupent des emplois dans tous les secteurs, dans les technologies de pointe, les télécommunications, en marketing, estime Bill Katsabanis. Nous aimerions voir maintenant plus d'implication dans le secteur public et dans le système politique du pays.» Il déplore le retard accumulé par les membres de la communauté grecque malgré l'ouverture démontrée par le gouvernement du Québec. «Nous devons nous concentrer davantage afin d'occuper des postes de haut niveau dans des sociétés comme Air Canada, Loto-Québec, la Société des alcools du Québec, etc.»

Débats

Le Congrès hellénique du Québec est d'ailleurs l'organe chargé de refléter les préoccupations de la communauté auprès des instances gouvernementales. «Son agenda est davantage d'ordre politique, affirme le vice-président du Congrès, John Papadimas. Il touche tous les aspects de la société comme l'éducation, la politique, la santé et les services sociaux et la culture.»

Le Congrès mène de front plusieurs causes. En premier lieu, l'accès pour les communautés culturelles aux soins de santé dans leur langue d'origine. «Notre communauté compte beaucoup de personnes âgées, comme la population du Québec en général, note M. Papadimas. Nous essayons de faire en sorte qu'elles puissent être soignées par du personnel qui parle grec car la première génération ne maîtrise ni le français, ni l'anglais. Notre département des services sociaux s'active aussi à mettre à leur disposition des maisons d'hébergement à prix abordables.» Le Congrès vise également à offrir des services de référence aux jeunes fraîchement sortis des universités et à obtenir des subventions du gouvernement afin d'encourager les voyages d'échange entre universités grecques et québécoises.

Sur le plan international, le Congrès s'est prononcé en faveur de la restitution des marbres d'Elgin à la Grèce en vue des Jeux olympiques d'Athènes en 2004. Le British Museum de Londres, qui conserve dans ses salles les célèbres frises du Parthénon achetées en 1816 à Lord Elgin, considère ces vestiges comme son bien. «Un musée a été spécialement conçu à Athènes pour rapatrier ces oeuvres, affirme Nicholas Katalifos. Le Congrès a reçu l'appui de la Ville de Montréal et du gouvernement du Québec. Le maire Gérald Tremblay et le premier ministre Bernard Landry ont d'ailleurs envoyé une lettre à l'Angleterre pour faire connaître leur position.»

Toujours en vue des Jeux, le président grec, M. Stephanopoulos, a écrit en septembre 2000 au premier ministre Jean Chrétien pour promouvoir l'idée d'une «trêve olympique». Cette trêve consiste en un appel à faire taire les armes pendant au moins la durée des Jeux et même après leur clôture. «Le Congrès hellénique du Québec promeut activement l'esprit des Jeux, qui s'inspire d'une tradition remontant au IXe siècle avant Jésus-Christ», expose Antonis Tselalis.

Dans un autre ordre d'idée, la question chypriote et celle des Balkans sont au coeur des préoccupations de la communauté. «Nous tenons à remercier le gouvernement du Canada pour sa participation jusqu'en 1994 au maintien de la paix sur l'île de Chypre», souligne M. Tselalis. Dans une prise de position officielle, le professeur Andre Gerolymatos, membre de la Chaire des études helléniques de l'université Simon Fraser, déplore le fait que le leader de la minorité chypriote turque, Rauf Denktash, ait refusé le plan proposé par l'ONU visant à intégrer les deux communautés grecque et turque de Chypre dans la Communauté européenne.

Par ailleurs, l'assassinat du premier ministre serbe Zoran Djindjic vient raviver les inquiétudes de la communauté hellénique. «La situation semblait s'être stabilisée dans les Balkans, dénonce John Papadimas. Il y a des choses assez inquiétantes qui se passent là-bas en coulisses mais le monde entier a maintenant les yeux tournés vers l'Irak et le Moyen-Orient.»