Entretien avec Jacques Bouchard - Une nouvelle Athènes en Amérique

Personne ne dira le contraire, Jacques Bouchard est LA sommité québécoise en études néo-helléniques. À la fois professeur, directeur d'un centre d'études et titulaire d'une chaire de recherche, il touche à tout ce qui concerne la Grèce moderne à Montréal. Grâce à lui, les programmes d'études néo-helléniques de l'Université de Montréal et de McGill fusionnent pour faire de la métropole la plaque tournante des études helléniques en Amérique du Nord.

Jacques Bouchard doit avoir une panoplie de couvre-chefs dans sa garde-robe. Quand il est question de la Grèce moderne à Montréal, le professeur porte tous les chapeaux. En plus de l'enseignement à l'Université de Montréal, il dirige aussi le Centre interuniversitaire d'études néo-helléniques et helléno-canadiennes, qui regroupe les universités de Montréal, McGill et Concordia. Il est également titulaire de la chaire Phrixos Papachristidis en grec moderne à McGill, nommée ainsi en hommage au principal donateur. Ajoutez à cela plusieurs livres qui traitent de la Grèce moderne... et même la traduction de la loi 101 dans la langue de Socrate!

À force de jouer sur tous les tableaux, Jacques Bouchard semble avoir insufflé un vent de renouveau dans l'étude du grec moderne, qu'il tient mordicus à nommer «études néo-helléniques» parce que c'est «plus représentatif du lien entre la Grèce moderne et l'Antiquité». Ce dernier met la touche finale à une vaste réorganisation des programmes universitaires de la métropole. Des changements qui s'apparentent à une petite révolution.

À partir de septembre, les élèves désireux de suivre le certificat en études néo-helléniques à l'Université de Montréal ou la majeure en grec moderne à l'université McGill devront s'attendre à changer d'établissement pour certains cours. Les deux programmes ne feront plus qu'un, avec des cours à McGill et d'autres à l'Université de Montréal. Il faudra donc non seulement maîtriser suffisamment le français et l'anglais pour suivre le cheminement, mais plus la formation évoluera, plus les cours se donneront en grec! «L'étudiant sortira trilingue de ce programme, affirme Jacques Bouchard. Après quelques cours de langue grecque, l'élève pourra ensuite apprendre la littérature ou le cinéma grecs dans la langue de création, ce qui est bien plus enrichissant.»

Dans un an ou deux, l'université Concordia devrait emboîter le pas. «Ce sera le menu de cours le plus riche de toute l'Amérique du Nord, souligne Jacques Bouchard, visiblement heureux. Montréal sera la capitale des études néo-helléniques sur le continent.»

La métropole semble toute désignée pour remplir ce rôle, avec quelque 70 000 personnes d'origine grecque sur son territoire. Une concentration exceptionnelle selon Jacques Bouchard, puisque «la France tout entière ne compte que 24 000 Grecs», malgré la proximité géographique. De plus, la communauté hellénique de Montréal est particulièrement dynamique, avec une implication remarquée dans la restauration, mais aussi dans le mécénat. «Grâce à plusieurs dons, nous avons la possibilité de faire venir des professeurs et des conférenciers prestigieux de la Grèce chaque année», souligne Jacques Bouchard, lui-même bien placé pour savoir qui inviter, ayant à son actif cinq années à l'université d'Athènes.

Des études pour tous

Depuis près de 30 ans, les études néo-helléniques ont toujours su attirer leur lot d'élèves. «Les Québécois sont curieux et aiment apprendre sur d'autres cultures, explique-t-il. Avec un cheminement scolaire concentré sur la Grèce moderne, la formation peut représenter un atout supplémentaire pour bien des gens. Connaître une autre culture peut grandement aider.» Jacques Bouchard cite en exemple les infirmières, les hommes d'affaires ou les agents de bord qui oeuvrent régulièrement avec la communauté grecque.

De plus, la Grèce demeure un peu la mère patrie de tous. «C'est là qu'est née la base des sociétés occidentales et démocratiques d'aujourd'hui, souligne Jacques Bouchard. Même si on étudie le grec moderne, les gens ont l'impression de connaître une partie de leur histoire.» Et la Grèce actuelle reste empreinte d'une grande richesse qui vaut la peine d'être découverte. «Les Grecs continuent d'avoir une culture exceptionnelle, dit-il. Ils font des films, publient des livres, ils ont même deux prix Nobel de littérature. C'est quand même deux de plus que le Québec!»

Jacques Bouchard entend continuer d'attirer les Québécois en études néo-helléniques grâce à la qualité de l'enseignement. Tous les chargés de cours du nouveau programme possèdent d'ailleurs une maîtrise en grec moderne, rien de moins.

Avec une offre de cette qualité, la communauté hellénique elle-même répond à l'appel. «Les jeunes grecs étudient très longtemps et dépassent souvent le baccalauréat, soutient l'enseignant de 62 ans. On leur donne donc l'occasion de renouer avec leurs racines et d'en apprendre plus sur leur propre culture.» Les jeunes d'origine grecque qui sont nés à Montréal n'ont souvent pas eu l'occasion d'approfondir leur connaissance de la Grèce.

Les cours agissent donc comme un pont entre les cultures. «Les jeunes Grecs se connaissent mieux, tout en restant très attachés au Québec», juge-t-il. Et ça évite une «folklorisation» de la culture grecque, parce que «la Grèce, c'est loin d'être juste l'Antiquité». La langue et la culture helléniques restent ainsi collées à la réalité.

C'est dans ce contexte que Jacques Bouchard a reçu 25 enseignantes de la communauté hellénique de Montréal il y a trois ans. Ces dernières voulaient mettre à jour leurs connaissances pour ensuite mieux les enseigner aux élèves du primaire. À Montréal, plus de 1000 enfants fréquentent des écoles helléniques. Dans la même veine, les Grecs qui perdraient tranquillement les notions de leur langue peuvent se rafraîchir la mémoire avec des cours de grammaire destinés à la communauté hellénique. Des opportunités «très appréciées» par la communauté grecque montréalaise, d'après Jacques Bouchard.

Dire que toute cette effervescence autour des études helléniques a failli ne jamais exister: il y a plusieurs années, alors que la vague de restrictions budgétaires s'abattait sur le réseau universitaire, Jacques Bouchard a dû faire des pieds et des mains pour maintenir l'offre à l'Université de Montréal. «Ils voulaient couper les cours de grec moderne, pensant que c'était inutile de continuer à enseigner ça!, se souvient-il. Avec 70 000 personnes d'origine grecque, ça n'avait pas de sens de se priver de cette richesse culturelle.» Le plaidoyer semble avoir été efficace. Non seulement aucun cours n'est passé à la trappe, mais quelques années plus tard, Jacques Bouchard peut dire «mission accomplie»: Montréal sera à la hauteur de son potentiel.