Robinson Curiosité a-t-il été copié par Robinson Sucroé ? - Quel lien de parenté entre les deux Robinson ?

Après 13 ans d'une âpre bataille, l'artiste montréalais Claude Robinson remettra enfin son sort entre les mains de la justice. Le procès en plagiat de plus de trois millions de dollars qu'il a intenté contre Cinar et ses proches collaborateurs se terminera cette semaine. Une montagne de 20 000 pages de preuve se dresse devant le juge Claude Auclair.

Claude Robinson ne s'est pas seulement figé, il s'est senti comme frappé de paralysie devant son téléviseur lorsqu'il a vu pour la première fois, en 1995, Robinson Sucroé, une série d'animation de Cinar. Il connaissait trop bien le personnage principal, un naufragé joufflu, barbu, portant un chapeau et des lunettes. La télé, miroir maudit, lui renvoyait sa propre image.

Ce Robinson Sucroé, c'était son Robinson Curiosité à lui, un explorateur calqué sur sa propre physionomie, qu'il avait imaginé à partir de 1982, à la suite de ses nombreux voyages aux confins du monde. Un concept que le créateur publicitaire de renom avait tenté de commercialiser en France, aux États-Unis et au Québec, mais sans succès.

Claude Robinson s'est désintégré sous les yeux de ses proches dans les semaines qui ont suivi la première diffusion de Sucroé, une série qui s'est finalement avérée un succès international pour Cinar, vendue dans plus de 120 pays. Incapacité de créer, insomnie, ulcère, isolement, sentiment de tristesse et d'injustice: Robinson s'est enfoncé dans une «profonde dépression», selon les termes de son psychiatre, Louis Côté. «M. Robinson avait et a toujours le sentiment d'être comme une femme violée», dira plus tard le médecin.

Au plus profond de son âme meurtrie, Robinson reste convaincu qu'on lui a dérobé l'enfance de son oeuvre. Assez pour s'endetter de plus de 1,7 million de dollars, en frais d'honoraires d'avocats, dans le cadre d'une poursuite en plagiat contre Cinar, ses fondateurs feue Micheline Charest et Ronald Weinberg, le scénariste français Christophe Izard et une kyrielle de diffuseurs et de producteurs.

Le procès, amorcé en septembre dernier, se terminera cette semaine avec les remarques finales des avocats de part et d'autre. Si le juge Claude Auclair devait statuer sur l'immoralité des pratiques commerciales chez Cinar, qui a sciemment floué des dizaines d'artistes en utilisant des prête-noms pour toucher des droits d'auteurs à leur place, l'affaire serait entendue. La tâche qui attend le juge est malheureusement plus complexe. Le voilà plongé dans une quête sur les origines de deux créations, celle de Claude Robinson et celle de Cinar, puisant toutes deux une partie de leur inspiration dans l'oeuvre intemporelle de Daniel Defoe.

Connais, connais pas

Résumée platement, l'histoire de Claude Robinson est un désolant exemple de relation d'affaires qui a mal tourné. En 1986, l'artiste s'était présenté à Micheline Charest et à son mari, Ronald Weinberg, les bras remplis de croquis, d'esquisses, d'ébauches de scénario sur Robinson Curiosité et ses principaux protagonistes, des animaux parlants. Pis, il a confié au couple le mandat de faire des représentations en son nom, aux États-Unis, pour exporter son concept. Robinson n'a jamais revu les gros cartables rouges qu'il avait remis à Charest et Weinberg.

Encore aujourd'hui, il grince des dents en se remémorant l'épisode. «Imagine, j'ai payé ces deux-là pour qu'ils me représentent. C'étaient mes consultants!», a-t-il lancé en marge du procès. Après l'audition des témoins, il ne fait plus l'ombre d'un doute que le couple Charest-Weinberg a bien eu accès à l'oeuvre de Robinson. Même Ronald Weinberg l'a finalement reconnu lors d'un interrogatoire hors cour. Il aura pourtant fallu une longue guérilla judiciaire avant d'en arriver à cet aveu pourtant si simple. Pendant 11 ans, Cinar a nié l'existence d'une quelconque relation avec Robinson.

Pour le principal intéressé, c'est un exemple parmi tant d'autres de «la cruauté de [ses] adversaires». «Ils savaient le coeur que j'y ai mis, a-t-il témoigné. De me violer mes droits là-dessus, de m'arracher ça, de savoir qu'on m'arrache l'âme de même...»

L'accès à l'oeuvre n'est pas aussi clair dans le cas de Christophe Izard, le scénariste français qui revendique la paternité de Robinson Sucroé. Robinson et deux témoins de la boîte de production SDA affirment qu'ils ont fait une présentation à Izard lors du marché de la télévision (le Mip-TV) de Cannes, en 1987. Izard n'en garde aucun souvenir, et les rapports de SDA produits au retour de Cannes, des documents pourtant détaillés, restent muets sur la rencontre avec Izard.

Une oeuvre ?

Les avocats de Cinar ont rappelé à juste titre que l'accès à l'oeuvre ne fait pas la preuve d'un plagiat. Et qu'une idée n'est pas une oeuvre au sens de la Loi sur le droit d'auteur. Et que toutes les preuves amassées par Claude Robinson sur son «concept», en 13 ans de procédure, ne constituent pas une oeuvre. Au contraire, il faudrait envisager ces 950 pages de croquis, d'esquisses et d'autre matériel comme «une reconstitution» faite dans le seul but de trouver un maximum de ressemblances entre Curiosité et Sucroé.

Selon les arguments de Cinar et de France-Animation (les coproducteurs de Robinson Sucroé), il est profondément injuste de comparer un concept d'émission qui n'a jamais trouvé son aboutissement à une série d'animation conçue et diffusée au petit écran. Ils s'abritent derrière la personnalité d'Izard, qui a connu un immense succès d'estime en France avec ses séries de télévision antérieures, dont L'Île aux Enfants et son personnage principal de Casimir. La série des années 80 fut si populaire que l'on a parlé de la «génération Casimir» en France, comme on parle au Québec de la «génération Passe-Partout».

Dans cette ligne de pensée, Robinson Sucroé apparaît ni plus, ni moins que comme un projet dans la droite lignée des séries précédentes d'Izard, qui a puisé allègrement son inspiration dans les «classiques» de la littérature faisant aujourd'hui partie du domaine public. Selon Pierre Lefebvre, l'avocat de Cinar, Sucroé est donc «une oeuvre originale indépendante, résultat de l'effort intellectuel, du travail et du talent déployé pendant plus de 18 mois» par Izard et une équipe de dessinateurs et de coscénaristes français et canadiens.

Christophe Izard, sciemment complice du schème de détournement des droits d'auteur mis sur pied par Cinar, est néanmoins ressorti du procès avec une crédibilité chancelante, «en offrant des explications contradictoires, alambiquées, frivoles et carrément grossières», selon l'avocate de Robinson, Florence Lucas. Et comme l'a rappelé à juste titre Me Lucas, le «père» de Robinson Sucroé n'a jamais pu fournir d'explications convaincantes sur la genèse de sa création.

Le dernier mot au juge

Deux experts ont confirmé lors du procès les nombreuses similitudes entre Sucroé et Curiosité: le docteur en sémiologie Charles Perraton et le docteur en psychologie Jean-Yves Frigon, dont la GRC avait retenu les services dans le cadre de son enquête criminelle sur Cinar. Les deux oeuvres sont trop semblables pour qu'il s'agisse de l'effet du hasard, ont-ils conclu. CQFD: le Sucroé de Cinar est une reprise directe du Curiosité de Claude Robinson. Une autre expertise commandée par la GRC, mais exclue de la preuve par le juge Auclair, a également conclu au plagiat. Pourtant, aucune accusation de fraude n'a été portée contre Cinar et ses principaux dirigeants.

En défense, l'ex-responsable des programmes à Canal Famille et amie de Weinberg, Louise Dansereau, est venue dire que la série de Cinar était une oeuvre originale, inspirée de Robinson Crusoé, le roman de 1719 de Daniel Defoe. Une quatrième experte en statistique, Ruth Corbin, a démoli le rapport du Dr Frigon, dans une logique quantitative rarement utilisée dans les litiges en droit d'auteur. L'avocat de Cinar, Me Lefebvre, a reproché aux experts de Robinson d'avoir trop insisté sur les similitudes et d'avoir omis l'étude des différences entre les deux oeuvres.

Tous ces experts qui ont monopolisé l'attention et les ressources de la cour font maintenant l'objet de demandes d'excommunication mutuelles par avocats interposés. Le juge Auclair n'est pas lié par ces expertises: il pourra se faire sa propre idée du litige devant lui, et c'est peut-être mieux ainsi.

Dans ses ultimes arguments, Florence Lucas a tenté de convaincre le juge que ce n'était pas tant la quantité, mais la qualité des reprises qui comptait pour déterminer s'il y a contrefaçon ou pas. Du côté de Cinar, on s'en remet au nombre important de différences. Et on banalise l'importance des similitudes, car elles seraient attribuables à une source d'inspiration commune à Christophe Izard et à Claude Robinson: toujours le Crusoé de Defoe. L'analyse de la jurisprudence en droit d'auteur ne saurait se résumer à ces seuls arguments: elle s'étend sur des centaines de pages.

Pour Claude Robinson, c'est l'équivalent d'une traversée du désert dans une galère romaine qui s'achèvera la semaine prochaine. Même si les avocats de Cinar l'accusent encore de «complot plagiaire», qui peut encore croire qu'il a imaginé ce drame pathétique d'artiste floué? Contrairement à tous ses adversaires, sa version des faits et ses prétentions n'ont pas changé en 13 ans de procédures. Encore chanceux qu'on ne l'ait pas traité de mythomane. Qu'il soit encore debout, après toutes ces années, confirme plutôt sa résilience.

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