20 ans plus tard - Ces femmes qui souffrent trop

Des événements comme le film Polytechnique, de Denis Villeneuve, le colloque de l’UQAM et les nombreux débats peuvent servir d’élan pour l’éradication de la violence contre les femmes et l’obtention de l’égalité des sexes.
Photo: Des événements comme le film Polytechnique, de Denis Villeneuve, le colloque de l’UQAM et les nombreux débats peuvent servir d’élan pour l’éradication de la violence contre les femmes et l’obtention de l’égalité des sexes.

Dans le cadre des commémorations du 20e anniversaire de la tragédie de l'École polytechnique, un Colloque international et multidisciplinaire est prévu à l'Université du Québec à Montréal (UQAM) les 4, 5 et 6 décembre 2009. Parrainé par l'Institut de recherches et d'études féministes (IREF), le projet se veut le fruit des efforts de concertation du travail communautaire et de la recherche universitaire.

Le choc social collectif auquel a donné lieu cette agression antiféministe que fut le triste épisode de l'École polytechnique a suscité plusieurs débats en ce qui a trait à la signification à lui accorder. Néanmoins, on en tire différentes interprétations oscillant entre le fait de culpabiliser les féministes et de concéder la responsabilité soit à la simple folie du tueur, soit à son enfance douloureuse.

«On ne veut pas juste faire un colloque», explique Mélissa Blais, professionnelle de recher-che, doctorante en sociologie et coordonnatrice du projet commémoratif du 20e anniversaire de la tuerie du 6 décembre 1989. «On veut également élargir l'espace commémoratif et inviter les artistes à présenter des prestations artistiques.»

Le présent colloque comprendra quatre orientations particulières: la mémoire collective de la tuerie de l'École polytechnique, les impacts de l'événement sur le mouvement féministe, la violence contre les femmes et les féministes, ainsi que le renouvellement des actions et des pratiques visant l'élimination de la violence contre les femmes. Ainsi, outre les nombreuses interventions de chercheuses et de chercheurs provenant de toutes les disciplines, une exposition thématique à caractère muséologique et un rassemblement public sous l'égide de la Fédération des femmes du Québec prendront place.

Féminisme et interventions

L'événement sera l'occasion de faire le point sur le sens qui a été attribué à ce drame au Québec et ailleurs, pour favoriser la réflexion sur la mémoire collective des circonstances et discuter de la problématique de la violence contre les femmes et les féministes. Il sera également question d'évaluer les outils d'analyse et d'intervention, en plus des initiatives de prévention élaborées en vue de mettre fin à ce phénomène. On s'intéressera aussi aux particularités des différents lieux où se manifeste la violence contre les femmes, ainsi qu'aux

expériences spécifiques des collectivités autochtones et immigrantes.

«En ce moment, le contexte n'est pas idéal pour le féminisme, car on véhicule généralement, soit dans les cours universitaires ou dans les médias, que le féminisme aurait causé des torts aux hommes et même aux femmes, si on s'en tient aux effets pervers, admet Mélissa Blais. Par exemple, on montre le féminisme du doigt en ce qui a trait au phénomène de surmenage chez les femmes dans leur conciliation famille-travail. Comme quoi le féminisme serait allé trop loin.»

Si les femmes ont gagné plusieurs batailles ces dernières décennies, l'égalité des sexes est toutefois loin d'être atteinte. Elle ajoute donc que la portée et le caractère explicite du geste de Marc Lépine auraient forcé la société québécoise à réfléchir sur les rapports hommes-femmes. «En soi, l'événement est porteur de réflexion.»

Retour sur un fait

«J'étais étudiante à l'Université de Montréal au moment de la tuerie. Ainsi, comme plusieurs, j'ai été en état de choc. Ensuite, j'ai attendu des explications... Je pense que la tragédie a changé profondément plusieurs choses. Mais est-ce qu'on a obtenu toutes les réponses? Je ne crois pas», prétend Sonia Gauthier, chercheuse au Centre de recherche interdisciplinaire sur la violence familiale et la violence faite aux femmes (CRI-VIFF) de l'Université de Montréal.

Selon elle, certaines femmes ayant des limitations fonctionnelles sont encore plus en contexte de vulnérabilité. Cela concerne notamment les femmes âgées, les femmes autochtones, les femmes immigrantes et les femmes aux prises avec des problèmes de santé mentale, pour qui les réalités sont parfois plus complexes. «On parle de violence conjugale depuis trente ans seulement. Souvent, les victimes vont développer beaucoup d'autres problèmes, donc il faut les prendre à la source», explique-t-elle.

Alors que le phénomène de la violence est encore assez tabou, mais pas pour autant moins répandu, il faut continuer à avancer et à répondre aux besoins non seulement des femmes violentées, mais également de celles qui ont des limitations fonctionnelles. Pour ces dernières, il semblerait qu'il reste encore beaucoup de chemin à faire...

Encore du boulot

À la question de savoir où nous en sommes aujourd'hui, Mélissa Blais et Sonia Gauthier répondent que beaucoup d'efforts d'intervention ont été déployés, mais que le boulot est loin d'être terminé. Et les statistiques décrivent une situation toujours difficile. Par contre, bien que les services soient encore insuffisants, on note quelques formules d'aide exemplaires. C'est le cas du Centre d'intervention auprès des conjoints à comportements violents et en difficultés Accord Mauricie et du CLSC René-Cassin.

Le Centre Accord Mauricie vise à mettre en lumière le cycle de la domination conjugale en travaillant de concert avec les maisons d'hébergement pour femmes afin de protéger les victimes, ce qui fait de ce centre l'un des rares au Québec qui recourent à des outils féministes pour intervenir. Pour sa part, le CLSC René-Cassin constitue une modalité d'intervention récente qui se spécialise dans l'intervention auprès des femmes âgées qui sont violentées.

Par ailleurs, Mélissa Blais sortira prochainement un livre tiré de son mémoire de maîtrise sur la mémoire collective de la tragédie du tristement célèbre 6 décembre 1989, aux éditions du Remue-ménage. L'ouvrage présentera son évaluation des différents discours mémoriels, et ce, toujours selon la même logique, soit la place du féminisme. Après tout, les deux chercheuses sont d'avis que des événements comme le film de Denis Villeneuve, le colloque et les nombreux débats et discussions peuvent encore servir d'élan pour l'éradication de la violence contre les femmes et l'obtention de l'égalité des sexes.

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Collaboratrice du Devoir

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