«Quand la machine se détraque, elle se détraque, médecin ou non»

L’Hôtel-Dieu de Saint-Jérôme, où travaillait le jeune cardiologue qui aurait tué ses deux enfants avant de tenter de mettre fin à ses jours. Il était toujours hospitalisé hier à Montréal.
Photo: La Presse canadienne (photo) L’Hôtel-Dieu de Saint-Jérôme, où travaillait le jeune cardiologue qui aurait tué ses deux enfants avant de tenter de mettre fin à ses jours. Il était toujours hospitalisé hier à Montréal.

Beaucoup de stupeur et d'incompréhension entourent les événements tragiques de samedi, lorsqu'un cardiologue des Laurentides aurait vraisemblablement tué ses deux enfants avant de tenter de mettre fin à ses jours. Pendant que l'on tente d'éclaircir les circonstances réelles du drame, un constat s'impose: même les médecins ne sont pas à l'abri de la détresse.

On sait encore peu de choses sur ce qui entoure la mort de deux enfants à Piedmont et la tentative de suicide de leur père, mais le drame n'en est pas moins saisissant. Une mère urgentologue à l'Hôtel-Dieu de Saint-Jérôme, un père cardiologue de 36 ans au professionnalisme «exemplaire» et un motif évoqué: une rupture amoureuse douloureuse. Le tout campé dans le décor d'un joli quartier d'une ville des Laurentides. En quelques mots, le psychiatre au CHUM et président du CA de la Fondation des maladies mentales, Martin Tremblay, résume ainsi la trame. «Les médecins sont des humains eux aussi. Quand la machine se détraque, elle se détraque de la même façon, qu'on soit médecin ou non», a-t-il souligné en entrevue hier, encore sous le coup de l'émotion.

Bien qu'il en soit encore à l'étape de l'hypothèse, le professeur au Département de médecine sociale et préventive de l'Université Laval, Michel Vézina, a lui aussi sa petite idée sur ce qui a poussé le cardiologue à vouloir se suicider. «C'est le geste de quelqu'un qui est en dépression sévère. Parfois, avant de s'enlever la vie, des gens vont, dans un geste qui est caractéristique de la maladie, tuer des personnes chères pour qu'elles n'aient plus à souffrir de cette vie infernale», a-t-il avancé. «C'est tout à fait dramatique, voire odieux, mais je pense que c'est lié à des décompensations qui ont tendu vers l'épuisement professionnel.»

À l'Hôtel-Dieu de Saint-Jérôme où travaillait le cardiologue qui est actuellement dans le coma à la suite d'une surdose de médicament, l'onde de choc a été d'autant plus grande que le personnel qui côtoyait le jeune médecin n'avait rien vu venir. «Il n'y avait aucun, aucun signe avant-coureur. Le médecin a fait preuve d'un professionnalisme qui était sa marque de commerce», a répété aux médias le directeur général du Centre de santé et de services sociaux (CSSS) de Saint-Jérôme, François Therrien.

Le «saint-médecin sain»

Hyperprofessionnalisme, hyperresponsablité, sentiment du devoir et de la vocation... Coauteur de La Détresse des médecins: un appel au changement, un livre-enquête publié en 2006, Michel Vézina a souvent entendu ces termes au fil des entrevues qu'il a réalisées avec des professionnels de la santé. En collaboration avec trois autres chercheurs, il s'est ainsi attardé à comprendre pourquoi un travailleur autonome comme le médecin pouvait se surcharger de travail jusqu'à l'épuisement.

«Au-delà de l'hyperresponsabilité, ils font du présentéisme, de l'héroïsme au quotidien. C'est l'idée de s'investir énormément pour satisfaire aux exigences de la pratique médicale», a rapporté le chercheur. En 2003, un sondage mené par l'Association médicale canadienne révélait que, des 2251 médecins âgés de 35 à 44 ans interrogés, 46 % souffraient de fatigue et d'épuisement. Et, selon lui, le modèle «Dr Welby» frappe encore. «On vit avec le "saint-médecin sain", un médecin qui est vu comme un tout-puissant capable d'abattre de grosses charges de travail», a-t-il noté. «Et il n'a surtout pas le droit d'être malade. Un médecin m'avait déjà dit qu'il avait déjà fait des journées de sans rendez-vous en étant plus malade que les patients qu'il voyait!»

Selon le Dr Vézina, comme tout le monde est débordé, il existe peu de structures d'aide dans l'entourage immédiat d'un médecin. Pourtant, briser l'isolement est la seule façon de contrer leur détresse. «Il faut qu'ils aient accès à des espaces de parole. [...] Et s'ils n'ont pas le temps d'aller voir un collègue pour parler de leurs problèmes, il faut au moins qu'ils puissent prendre le clavier et échanger sur des forums», a-t-il suggéré.

Selon le Programme d'aide aux médecins du Québec (PAMQ), un organisme créé en 1990 qui vient en aide aux médecins qui ont des problèmes, par exemple de santé mentale ou de consommation de drogues ou d'alcool, les appels à l'aide sont de plus en plus nombreux, passant de moins de 50 au tout début à plus de 350 en 2007.

2009... l'année des suicides-homicides?

Pour Daniel Beaulieu, directeur adjoint au Centre de prévention du suicide de Québec, le suicide frappe sans égard à la profession et au sexe. «Un médecin peut décider d'aller utiliser les ressources, tandis qu'un autre y fermera la porte», a-t-il insisté. «On dit souvent que les hommes ne demandent pas d'aide. Il faudrait plutôt dire que les hommes qui adhèrent au mode traditionnel masculin et s'y enferment avec rigidité sont plus sujets à la dépression», a-t-il ajouté en refusant la thèse du désespoir causé uniquement par la rupture amoureuse.

Selon la Sûreté du Québec, le cardiologue travaillant à Saint-Jérôme pourrait comparaître aujourd'hui sur son lit d'hôpital. Si la thèse de l'homicide suivi d'une tentative de suicide s'avère, ce drame serait le deuxième du genre à survenir en moins de deux mois. Au jour de l'an, trois enfants avaient été retrouvés morts ainsi que leur père, qui avait vraisemblablement conclu un pacte de suicide avec son épouse.

Le président du CA de la Fondation des maladies mentales s'inquiète de l'effet boule de neige. «Est-ce que l'année 2009 sera celle des suicides-homicides familiaux?», s'est-il demandé en faisant allusion à l'influence qu'avait eue le suicide très médiatisé du journaliste Gaétan Girouard il y a dix ans. «Si on laisse aller les choses, c'est possible qu'il y ait des gens qui s'en inspirent. La différence entre être découragé et passer à l'acte est mince», a affirmé Martin Tremblay. Il rappelle que 90 % des survivants à un suicide ne mourront finalement pas de cette manière. «Ça vaut la peine de les aider», a-t-il conclu.

Le Devoir

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