Le Devoir de philo – Épicure et la complexité volontaire

Le consommateur est pris dans les filets d’une mécanique très simple et très rudimentaire: la mécanique pavlovienne. L’humain reçoit des stimuli, il répond par un geste. La pub lui montre des objets et l’humain achète par réflexe.
Photo: Agence Reuters Le consommateur est pris dans les filets d’une mécanique très simple et très rudimentaire: la mécanique pavlovienne. L’humain reçoit des stimuli, il répond par un geste. La pub lui montre des objets et l’humain achète par réflexe.

Deux fois par mois, Le Devoir propose à des professeurs de philosophie, mais aussi à d'autres auteurs passionnés d'idées, d'histoire des idées, de relever le défi de décrypter une question d'actualité à partir des thèses d'un penseur. Cette semaine, une réflexion sur la paradoxale coexistence de la crise économique et de la surconsommation.

Il paraît que nous sommes dans une période de récession. Vraiment? C'est la question du jour? Quelques articles sur la simplicité volontaire (dont un dans ce journal, le 8 janvier), sur la crise mondiale qui touche l'économie, sur le suicide assisté des grandes banques mondiales. Et je me surprends à voir les gens dans les magasins depuis des mois (sans oublier la période des Fêtes) comme jamais auparavant. Nous sommes depuis un bout de temps dans l'univers-magasin, dans cette incessante parade des objets et des moi-objets. Nous vivons dorénavant sous le règne des «penseurs» issus du marketing, bref de la publicité, nous survivons dans cette «wallmartisation» du corps et de l'âme, nous ne faisons qu'un avec la consommation. On dira que c'est comme la fourmi qui stocke tout ce qu'elle peut de peur de manquer de quelque chose? Non. L'idée n'est pas de posséder tout ce qui est disponible, mais, comme Épicure l'écrit, il suffit d'avoir peu pour avoir tout: «Ne pas avoir faim, ne pas avoir soif, ne pas avoir froid; celui qui dispose de cela, et a l'espoir d'en disposer à l'avenir, peut lutter comme il arrive, et coulera des jours heureux.»

Simplicité épicurienne. Quelle complexité dans l'application, en revanche.

En faisant une petite recherche sur Épicure, je suis tombé sur quelques produits qui portent désormais ce nom: des vêtements, un groupe rock, un festival de bouffe et de musique de Windsor, un barbecue, des haut-parleurs, du chili, de la mayonnaise, du crabe en conserve, des sardines en conserve, un soulier à talon haut, un restaurant américain (style «diner»), un bistro, un sac de golf, du tabac, un cigare, de la ratatouille... Je m'efforce de ne pas rire. Un penseur contre la consommation racheté par elle? Naomi Klein, par exemple. Mais oui. Le spectacle le demande, les gens l'offrent.

Mécanique pavlovienne

Il suffit de se promener dans un de ces horribles centres commerciaux géants pour se rendre compte que tout le monde recherche du plaisir mais que personne ne voit que la plupart des plaisirs sont une fuite, une perte de temps, une aliénation digne des grandes répressions spirituelles; le plaisir n'est qu'une supercherie de plus dans cet univers de consommation. Pourquoi? Parce que «certains plaisirs apportent plus de peine que de jouissance.» C'est là qu'il faut du discernement. On dira que nous avons dit ça des centaines de fois, que les philosophes nous ont répété ces âneries depuis un demi-siècle? Probable. Mais c'est tout de même un point de départ.

Que les humains consomment comme des tarés, je le vois. Qu'ils consomment tellement qu'ils n'arrivent plus à jouir me semble évident. Qu'ils ne jouissent même plus à consommer car la consommation prend tout le temps est assez facile à démontrer. Nous serions donc en présence, par ces quelques remarques, d'un antihédonisme. Nous ne sommes plus capables de jouir car nous consommons avec outrance, et nous le faisons sans délicatesse, sans discernement, sans raffinement. Ce geste est absolument antiépicurien, antihédoniste. Alors que ces philosophes et ces sociologues qui nous accablent de leur bêtise en disant que nous sommes à l'ère d'une société hédoniste aillent voir dehors un peu.

On peut se poser la question suivante: qu'est-ce qu'un hédoniste épicurien? C'est avant tout quelqu'un qui pense que «le dernier degré de bonheur est l'absence de tout mal.» Le plaisir n'est pas défini par l'acquisition d'un bien quelconque mais par l'absence d'un mal, d'une douleur, d'un trouble. C'est la fameuse ataraxie: avoir l'âme en paix et un corps qui ne souffre pas. Et si nous finissons par désirer quelque chose, «il faut se poser cette question: quel avantage en résultera-t-il si je ne le satisfais pas?» Est-ce à dire que nous ne devons plus désirer et prendre plaisir? Non, mais «parmi les désirs, les uns sont naturels et nécessaires, les autres naturels et non nécessaires, et les autres ni naturels ni nécessaires, mais l'effet d'opinions creuses.» Et Dieu sait que nous vivons une période creuse.

Le consommateur est pris dans les filets d'une mécanique très simple et très rudimentaire: la mécanique pavlovienne. L'humain reçoit des stimuli, il répond par un geste. La pub lui montre des objets et l'humain achète par réflexe. Parce qu'on lui dit que c'est bon, il achète. C'est justement là que le pouvoir de l'image est impressionnant. Beaucoup plus un réflexe qu'un désir, la consommation est une manipulation de l'image envers les individus. La mécanique de l'image, voilà le roman à écrire. La consommation, comme nouvelle servitude volontaire, se définit par un aveuglement, une mécanique qui fonctionne toute seule; c'est une tentation d'en finir avec le désir, avec la littérature et la philosophie. C'est le nous qui veut consommer le je.

Après l'humain aliéné voici l'humain consommé

Cet humain du XXIe siècle n'est pas différent de celui de la fin du XXe. Il a besoin du concours de la pub (et non d'autrui) pour lui dire ce dont il a besoin. On se souvient que Kant voulait que l'humain devienne autonome. C'était aussi le but des penseurs du siècle des Lumières. Que l'humain n'ait plus besoin de son curé pour savoir quoi croire, qu'il n'ait plus besoin de son médecin pour savoir quoi manger, qu'il n'ait plus besoin de son comptable pour savoir quoi dépenser, bref que l'humain devienne autonome. Nous en sommes encore loin.

Mais, dans cette logique marchande, c'est bien pire. L'humain n'a plus besoin des lumières naturelles de la raison pour se conduire, la raison a été depuis très longtemps déconstruite par les «brillants» philosophes du XXe siècle, l'humain base sa vie entière sur les lumières de la publicité pour faire ses choix. L'humain n'est plus maître dans sa maison lorsque la pub y est. «Il faut se dégager soi-même de la prison des affaires quotidiennes et publiques.»

Ne parlons plus de l'humain aliéné ou de l'humain consommateur, non, c'est plus fort et plus vrai, parlons de l'humain consommé. Il est consommé par ce pouvoir énorme qui le dépasse à tous les points de vue: l'image. On dira que la surconsommation est un bon sujet à débattre en société? Que la décadence peut être battue par un nous fort? Mais non. C'est tout le contraire. Nous ne vivons pas une décadence mais, comme le dirait certainement Épicure s'il vivait aujourd'hui, une construction énergique, inlassable, percutante d'une nouvelle Tyrannie d'ensemble. C'est entre moi et moi que toutes les questions doivent être débattues. Seul un moi sûr de lui-même peut venir à bout de tout. Croire que la société peut résoudre les problèmes, c'est redonner le pouvoir de l'image à l'image.

Au bout du tunnel, la dépression

Ce spectacle de consommation effrénée nous mène directement vers la seule porte de sortie: la dépression. Consommer pour essayer de remplir un vide, c'est un peu ce que Sartre essayait de faire avec la conscience. Le néant étant la conscience, Sartre voulait à tout prix remplir ce néant d'être, ce que lui-même disait impossible. C'est tout le côté absurde dans la pensée de Sartre; essayer de donner un sens au non-sens. Impossible. Lorsqu'on s'attend à ce que la consommation nous procure un bien-être, nous tombons dans le même piège sartrien; la dépression nauséeuse. En suivant Épicure, «chassons entièrement les viles habitudes» et n'attendons rien de bon de cette façon que beaucoup ont de prendre le moyen pour la fin. Nous ne consommons plus pour acquérir certains biens pour nous rendre heureux, nous consommons parce que nous ne savons pas ce qui nous rendrait heureux. La consommation n'est plus un moyen d'arriver au bonheur, elle devient elle-même le bonheur. Et nous revenons à ce schéma sartrien ou même au mythe de Sisyphe, nous revenons au mythe décisif. Le repli sur soi est donc nécessaire. C'est un impératif catégorique, éthique, moral, philosophique. «Il ne faut pas jouer au philosophe, mais philosopher réellement; car nous n'avons pas besoin d'une apparence de santé, mais de la santé véritable.» Pour ce faire, la pensée est un bien inestimable.

Au-delà de la servitude, la jouissance complexe

Que faire avec la pensée? dira-t-on entre deux achats. On peut se créer un univers, une atmosphère, un entourage, une forme de vie. On consomme de la pseudo-pensée à la pelle, on consomme de la technique (merci Heidegger), mais la pensée n'est pas effleurée. Et surtout pas par les spécialistes du Spectacle (c'est-à-dire ces mauvais philosophes et sociologues, ces gestionnaires de statistiques, ces agents de marketing et spécialistes du face-lift culturel). Comme l'a dit le philosophe universellement connu Anonyme: «Le bonheur ne se consomme pas, il se fabrique.» Et la fabrication du bonheur ne va pas sans son côté hédoniste. Qui pense, jouit bien.

Heureusement, il reste certains humains qui peuvent vivre par et dans les plaisirs, les joies, le bonheur. Comme le dit Épicure, «il ne faut pas tant regarder ce que l'on mange que celui avec lequel on mange.» Heureusement, il reste des personnes non consommées qui regardent la vie d'en haut en faisant un constat amiable d'un accident assez fatal. Tant qu'il restera de la place pour la jouissance (qui passe par un minimum de consommation, tout de même, des plaisirs nécessaires et naturels, non nécessaires et naturels, trouvez lesquels), il y aura de la place pour des réfractaires, des souches de résistance à la mondialisation de la dépression que procure une mauvaise gestion de ses propres désirs.

Il nous faut donc trouver un genre de nouveau héros et de nouvelle héroïne, ceux-là mêmes qui peuvent vivre et jouir dans cet univers-magasin sans en être un consommateur, une consommatrice, ceux-là mêmes qui vont pouvoir créer de belles jouissances complexes à partir d'une simple petite pensée. Voilà le secret: composer du complexe avec du simple. Tout le contraire de ce que la pensée (?) du sens commun tente de nous vendre. Ce n'est pas une réduction de la vie, mais des besoins. Ce n'est pas une réduction du corps et de la pensée, c'est un paradis du corps et de l'âme à partir d'un point immobile et qui prend des dimensions de vertige. Une vie divine serait trouvable dans la guerre contre la servitude consommatrice? «Quand on se suffit à soi-même, on arrive à posséder ce bien inestimable qu'est la liberté.» Mais qui veut se posséder alors que nous arrivons fort bien à acheter des conneries pour s'oublier? Je réalise que ceci est dit dans le vide. Ou à peu près.

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François Normand
L'auteur est un ancien professeur de philosophie et tente d'être épicurien.

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