Philosophes de garage

Les philosophes Albert Camus, Simone Weil, John Rawls et Hannah Arendt, vus par l’artiste et ancien graffiteur Reuben Peter-Finley.
Photo: Les philosophes Albert Camus, Simone Weil, John Rawls et Hannah Arendt, vus par l’artiste et ancien graffiteur Reuben Peter-Finley.

Pour orner ses portes de garage constamment maculées de «tags», un couple de Québec a fait appel à un ancien graffiteur, Reuben Peter-Finley, qui y a peint les visages de quatre grands philosophes du XXe siècle: Camus, Weil, Rawls, Arendt. Ces penseurs qui intriguent les passants sont une belle énigme colorée au coeur du quartier Montcalm. Une oeuvre non dénuée de message politique.

Québec — On a beau «imaginer Sisyphe heureux», comme l'a proposé Albert Camus, faire effacer un graffiti un jour pour recommencer deux semaines plus tard, ça ne plaisait pas du tout à Jean-François Bieler et Jacinthe Côté, propriétaires d'un garage attenant à leur maison, angle Fraser et Salaberry, dans le quartier Montcalm de Québec. Leurs quatre belles portes de garage jaune sable avaient quelque chose d'irrésistible, semble-t-il, pour les tagueurs qui y voyaient un canevas de choix.

Ils ont décidé de combattre «le feu par le feu»; la bombe aérosol par la bombe aérosol, le crayon par le crayon. Grâce à l'entreprise qui efface des tags, ils ont été mis en contact avec la Maison Dauphine, organisme communautaire du Vieux-Québec qui «accueille inconditionnellement les jeunes de la rue de 12 à 22 ans». Celle-ci suggère alors une rencontre avec Reuben Peter-Finley, artiste dans la mi-vingtaine, né à Québec, ancien graffiteur. «J'en ai fait du dommage, ouf!», confie-t-il. Il était alors chargé de projet à la Maison Dauphine. «Je m'occupais des jeunes vandales!» Dans ce cadre, il avait par exemple organisé, au mois d'août, avec l'appui de la Caisse pop et d'une conseillère municipale, une Convention de graffitis, à deux pas de là, angle Cartier et René-Lévesque, où 23 graffiteurs ont orné un grand mur aveugle de plus de 280 mètres carrés.

Des canneberges à la philo

Revenons aux portes de garage de la rue Fraser. Que pouvait-on bien y dessiner? «Ça nous prenait quelque chose qui occuperait tout l'espace. Mais on se disait: "On ne va pas mettre n'importe quoi non plus". Et on ne voulait pas que ce soit "l'art pour l'art"», raconte M. Bieler. Des images de canneberges? Ça aurait bien pu être un choix puisque Jean-François Bieler est directeur général des entreprises Atoka, célèbre grand producteur et transformateur de canneberges de Manseau, sur la rive-sud, à quelque 100 km de Québec. Jacinthe Côté, elle, est nutritionniste.

«On voulait quelque chose de significatif, qui nous allume», explique Jean-François. Or ce dernier avait amorcé, il y a quelques années, une maîtrise en philosophie politique à l'UQAM avant d'aller travailler pour l'entreprise familiale (dont son père Marc est le président-fondateur). «J'avais vraiment la piqûre de la philo. Ce n'est que partie remise, j'imagine.» Reuben Peter-Finley, lui, se passionne pour les visages d'écrivains. Les «mécènes» et l'artiste se donnent quelques semaines pour discuter du projet.

«On a finalement décidé d'opter pour des visages de philosophes, mais contemporains.» On respecte l'équilibre des sexes, deux hommes, deux femmes: Albert Camus (1913-1960), Simone Weil (1909-1943), John Rawls (1921-2002), Hannah Arendt (1906-1975).

Reuben, à la fin de l'automne, se met à l'oeuvre. Il consacre environ deux jours à chaque visage et «un peu plus de trois fins de semaine» en tout. On décide de ne pas indiquer le nom des philosophes. De garder l'énigme. Avec pour seul indice une phrase célèbre de chacun, intégrée au visage. Pour Camus, que Reuben représente cigarette au bec, dans des tons ocres, c'est «l'absurde, c'est la raison lucide qui constate ses limites». La phrase de Weil au visage rose et mauve est sombre comme sa pensée: «L'histoire humaine n'est que l'histoire de l'asservissement.» Le philosophe américain Rawls, ici en tons de vert, est cité en anglais: «Each person possesses an inviolability founded on justice that even the welfare of society as a whole cannot override.»

Quand Arendt répond à Jeff Fillion

Sous l'oeil d'Hannah Arendt, on peut lire une phrase que Jean-François Bieler trouvait particulièrement de mise à Québec: «La liberté d'opinion est une farce si l'information sur les faits n'est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui font l'objet du débat.» Arendt se trouve à répondre ainsi au slogan «Liberté, je crie ton nom partout»! de la Radio X, où Jeff Fillion sévissait. «La liberté d'expression à tout prix, moi je n'y crois pas du tout. La citation d'Arendt reflétait vraiment l'importance de discuter des faits d'abord et avant tout», explique Jean-François Bieler.

(Ajoutons que le slogan de Radio X était une déformation d'une phrase d'Éluard. En 2004, le professeur de philosophie politique de l'Université Laval, Jacques Zylberberg, qui s'était porté à la défense de la station de radio lance, lors d'une audience du CRTC: «Liberté! J'écris ton nom sur toutes les ondes de radio et de télévision. Liberté! J'écris ton nom dans tous mes éditoriaux. Et aucune commission administrative en temps de paix ne doit supprimer le droit de cette liberté.» Zylberberg paraphrasait Paul Éluard. Les supporters de Jeff Fillion n'en savaient rien et entendirent «Liberté! Je crie ton nom». D'où leur slogan, devenu un autocollant très prisé dans la région de Québec. Mais il y avait erreur. Liberté, «j'écris»... et non «je crie»!)

Reuben s'est plongé dans l'oeuvre des auteurs qu'il a peints. Il préfère Camus, qu'il connaissait déjà. «Simone Weil m'a un peu donné mal à la tête! Rawls? Il m'a donné bien du mal.» Il n'a pas étudié en arts visuels, mais dit avoir développé une technique particulière dans la rue. Ce qu'il fait? Du «street art» ou encore du «post-graffiti». «Mais ne me demande pas de te parler de démarche artistique, je déteste ça.» Il travaille avec l'aérosol, des crayons, de l'acrylique, la plupart du temps avec les doigts. Une résidante de la rue Fraser, Andréanne Poulin, l'a vu faire ses portraits. Ils ont fraternisé. Admirative, elle lance, alors que Reuben posait difficilement pour la photographe: «Faire ça avec un spray... ça m'a tellement impressionnée.»

Reuben n'aime pas qu'on note qu'il a déjà travaillé comme mannequin... ce que nous révèle Google. «Bah, c'est pas un métier. Mais ça a déjà arrondi mes fins de mois.» Il étudie actuellement en marketing aux HEC, vit entre Québec et Montréal. Plus important pour lui: il a participé, avec des amis graffiteurs, à la naissance de la Galerie Morgan Bridge, dans Saint-Roch. Actuellement, il travaille fort en vue du vernissage, jeudi, de son exposition Deuxième lecture, à la bibliothèque Saint-Jean-Baptiste, où il exposera huit grands portraits d'écrivains: Colette, George Sand, Louis-Ferdinand Céline, Jean-Paul Sartre, Kafka, Charles Bukowski, Antoine de Saint-Exupéry et Gabrielle Roy. Ses oeuvres sont exposées à compter d'aujourd'hui jusqu'au 2 mars.

Quant à celles qui se trouvent rue Fraser, elles sont là pour un bout de temps, on l'espère. (En tout cas, elles ornent, sur le site du Devoir, la page où sont réunis la quasi-totalité de nos «Devoirs de philo»: www.ledevoir.com/societe/devoir_philo.html#)

***

Le 1er février à 14h, Reuben Peter-Finley rencontrera le public à la bibliothèque Saint-Jean Baptiste, 755, rue Saint-Jean, Québec.

Le Devoir
5 commentaires
  • Brun Bernard - Inscrit 27 janvier 2009 05 h 19

    Rebaptiser le monde.

    À défaut de les trouver chez Renaud-Bray, on a les philosophes en peinture sur les murs. Il vaut mieux les voir en peinture que pas du tout. De plein fouet les voilà dans la société du spectacle et en couleur S.V.P. ce qui est intéressant, c'est que la culture à défaut d'être dans les médias et dans les institutions, se trouve comme traces dans la rue. Une vita contemplativa effacée par une vita activa. C'est mieux que rien malgré ce qu'en dit Arendt elle-même: "la vanité individuelle consomme de l'admiration publique comme l'appétit consomme de la nourriture." Pour finir n'oublions pas ce qu'écrivait la poète Marina Tsvetaeva pour faire suite à votre article et à l'action des ces portraits: "La mission du poète, c'est de rebaptiser le monde."

  • Patricia Barthélémy - Inscrit 27 janvier 2009 07 h 40

    Murales urbaines

    Magnifique! J'espère de tout coeur que cette "murale" ne sera pas à son tour victime de vandalisme. À Montréal, dans la ruelle Est de De La Roche, coin Gilford, il y avait une magnifique murale, "Amer hissage" (Desbiens, voir la vignette complètement à droite: cyberie.qc.ca/jpc/desbiens/). Et puis un jour, l'oeuvre en tons de noir et blanc s'est vue maquillée d'un gros tag rouge. Quelques temps plus tard, le tout disparaissait sous une couche de blanc (je ne sais pas pourquoi).

    Longue vie aux projets du genre (et aux artistes, cela va de soit)!

  • Claude L'Heureux - Abonné 27 janvier 2009 09 h 49

    Sus à la rue !

    Les graffiteurs viendraient de la rue selon Reuben. C'est à se désespérer. Dans la rue l'on a rien à perdre. Peut-être que si. Si se faisait une campagne semblable à celle concernant les goélands: des affiches partout incitant les citoyens à ne pas les nourire de leurs sous. Sus à ces petits cons de la rue qui se prennent pour des Rubens alors qu'ils vandalisent leur ville. Misère ou pas il y a des limites à ce qui peut être fait. Peut-on imaginer une fourrière de graffiteurs ou leurs photos affichées avec mention graffiteurs à surveiller ? Pour terminer sur une note plus positive: pourquoi pas une école d'art pour ces délinquants ?

    Claude L'Heureux, Québec

  • Roland Berger - Inscrit 27 janvier 2009 17 h 42

    Pauvres proprios

    L'idée est splendide, mais il est à parier qu'elle provoquera les commandos de la laideur et que les portraits passeront au second plan.
    Roland Berger
    St-Thomas, Ontario

  • Jean François Bissonnette - Abonné 27 janvier 2009 20 h 10

    Heureux qui comme Claude L'Heureux...

    ... saura faire servir l'art à des fins policières.
    Il dit "délinquant" comme on disait hier "dégénéré",
    et confond l'asile psychiatrique et les Beaux-Arts.
    Enfermez ces artistes qui salissent mon beau béton!