Connaître la ouate avant de se frotter à la laine d'acier

Sylvie Hudon a passé un mois chez PECH et elle vient juste de déménager dans son nouvel appartement, tout comme Richard Jacob d’ailleurs. Au centre, Benoit Côté, directeur général de PECH.
Photo: Sylvie Hudon a passé un mois chez PECH et elle vient juste de déménager dans son nouvel appartement, tout comme Richard Jacob d’ailleurs. Au centre, Benoit Côté, directeur général de PECH.

Pendant deux nuits en décembre, Le Devoir a suivi les intervenants de PECH sur le terrain. Du bar d'un motel à une gare d'autobus en passant par un centre de ressourcement religieux, les personnes rencontrées avaient toutes en commun le fait d'être particulièrement difficiles à aider.

Québec — Le téléphone a sonné à minuit. Les policiers ont résumé la situation à Denis Tremblay, intervenant au PECH, le Programme d'encadrement clinique et hébergement, un organisme communautaire de Québec, et le voilà parti. «C'est une femme dans la cinquantaine, elle semble avoir un problème de santé mentale, elle traîne dans le bar de l'hôtel depuis 6 heures, mais elle n'a rien pris. Elle quête de l'argent. On pense qu'elle aurait eu une chicane avec un gars.»

À notre arrivée, les policiers sont partis mais le collègue de Denis ainsi qu'une employée de l'hôtel discutent avec la dame dans un bureau. «J'comprends pas pourquoi j'me fais chier de même. J'ai jamais fait de mal à personne. Pourquoi chus toujours dans'marde?» lance la dame en sanglotant. Ses ongles sont sales, sont regard fuyant et elle tient solidement les bretelles de son sac à dos.

Elle répète qu'elle s'est fait battre par un «ami». L'employée de l'hôtel, qui a déjà eu affaire à elle, semble en douter. «J'ai failli me faire tuer!» répète la malheureuse. On comprend que le présumé coupable l'hébergeait et qu'elle n'a plus d'endroit où dormir. La dame a un retard mental et elle prend des médicaments contre l'angoisse. Elle dit qu'elle a quitté l'hôpital psychiatrique il y a six ans, qu'elle n'a pas mangé depuis deux jours, qu'elle a déjà dormi dehors.

Après avoir fait le tour de la situation (possibilités d'hébergement, médicaments, curatelle, psychiatre, possibilité d'appeler de la famille ou des amis), les deux intervenants s'entendent pour lui laisser le lit «d'urgence» de leur maison d'hébergement. La dame est visiblement ravie. Trop peut-être. «La même chose s'est produite il y a trois semaines, elle ne peut pas faire ça tout le temps», nous explique Denis. Les dossiers de PECH révèlent que «personne ne veut d'elle» et que son nom est «barré» dans plusieurs refuges. Elle a une curatrice, une travailleuse sociale et un psychiatre, mais ses problèmes persistent.

«C'est un beau cas de désinstitutionnalisée qui ne trouve pas sa place. Ce sont des gens qui restent pris dans les mailles du système. Il y a des ratés, mais ça ne veut pas dire que tout le système est pourri», explique Denis.

Nulle part où aller

Lors de notre deuxième soir de vigile, le lendemain de Noël, Denis et sa partenaire Guylaine ont eu affaire à un cas bien particulier. Les policiers avaient dû intervenir dans un hôtel où on venait d'expulser un vieil homme en chaise roulante qui n'avait ni argent ni endroit où aller. Il s'était rendu à Québec pour faire une surprise à sa fille. Or, cette dernière refusait de l'accueillir et le monsieur ne pouvait plus se déplacer seul parce que les batteries de sa chaise roulante étaient mortes.

Incapables de trouver un hébergement et encore moins un transport adapté, les policiers avaient passé 40 minutes à le pousser jusqu'à la gare de bus la plus proche. Lors de notre arrivée, ils rechargeaient la batterie de sa chaise dans un couloir de la gare. «Ça fait cinq heures qu'on essaie de trouver quelque chose pour le monsieur, a lancé l'un des policiers à notre arrivée. Sans vous, on n'avait plus rien à faire.»

Le monsieur sentait fort l'urine et n'avait pas mangé, mais il avait toute sa tête. De concert avec les policiers, PECH a décidé tout simplement de payer son billet de retour vers Montréal, après s'être bien assuré qu'il pourrait ensuite se débrouiller. L'homme s'est engagé à rembourser. «C'est une mauvaise chance que vous avez eue», de lui dire Denis. Pendant ce temps, sa collègue Guylaine était déjà au téléphone avec un homme ayant maille à partir avec son fils schizophrène.

De la ouate à la laine d'acier

À partir du moment où PECH intervient auprès d'une personne, un suivi est effectué et le contact est parfois maintenu pendant des mois. Ainsi, lors d'une autre rencontre avec Denis, nous avons pu rencontrer Martin (nom fictif), 42 ans, qui au terme d'une longue descente aux enfers a fait un séjour à la Fraternité Saint-Alphonse, une résidence pour ex-toxicomanes animée par les Pères rédemptoristes. «Moi et Denis on fête notre premier anniversaire, je pense bien, lance Martin en rigolant. Sans PECH et la Fraternité, je serais sûrement en prison.»

L'histoire de Martin montre bien que les problèmes de toxicomanie, de santé mentale et la spirale d'embêtements qui y sont liés peuvent toucher n'importe qui. «Moi, je suis passé de la ouate à la laine minérale d'un coup sec. (...) J'avais le rêve américain moyen: l'emploi, la réputation, le chien, les deux chars, ma compagnie, les voyages dans le Sud. Et à un moment donné il y a un événement qui a tout ébranlé...»

Martin renoue avec sa faiblesse: la drogue. Il perd tout et se retrouve sans le sou. Pris dans un conflit judiciaire avec d'anciens associés, il est incapable de toucher les revenus des immeubles dans lesquels il a des parts. Sa situation particulière l'empêche aussi d'accéder à l'aide sociale. «Je me sentais comme une patate chaude que personne ne voulait garder dans ses mains.»

À ses problèmes d'argent et ses démêlés bureaucratiques s'ajoutent des épisodes dépressifs. Une bravade stupide auprès d'un policier le pousse en prison. Il en sort, mais ses problèmes persistent. «Un soir, j'en avais tellement ras le bol... Je me suis retrouvé devant un char de police et j'ai dit à l'agent: "Ou ben donc je me suicide, ou je me mets une cagoule sur la tête pis..."»

Le policier a appelé PECH. C'était à l'automne 2007, il y a plus d'un an. L'intervenante a renvoyé Martin chez lui, mais a dit qu'ils allaient rester en contact. «Ça m'a sécurisé.»

Depuis, Martin règle ses problèmes l'un après l'autre. Lors de sa première rencontre avec Denis, il lui a fallu quatre heures pour tout lui raconter. «On a dû se rencontrer une bonne quarantaine de fois depuis», résume-t-il avec un air de vainqueur. Devant mon étonnement face à tout ce temps investi auprès d'une seule personne, Denis répond d'une mine encore plus étonnée. «Ah mais écoute! On a affaire à des humains!»
1 commentaire
  • Gabriel Blouin-Genest - Inscrit 14 janvier 2009 16 h 42

    Les bottines ne suivent pas les babinnes!

    "Dans le domaine de la Santé mentale, il y a des coups de pieds qui se perdent"
    (dixit un intervenant en santé mentale à Québec)
    http://video.telequebec.tv/?idVideo=862

    Il faut que les bottines suivent les babinnes.