Naviguer demain sur l'Arctique

«Les passages du Nord-Ouest et du Nord-Est ont été libres de glaces en même temps pour la première fois de mémoire d’homme.»
Photo: Agence Reuters «Les passages du Nord-Ouest et du Nord-Est ont été libres de glaces en même temps pour la première fois de mémoire d’homme.»

Pendant que les pelles s'agitaient presque quotidiennement au coeur de l'hiver record qui s'est lourdement abattu sur le pays en 2008, pendant que la météo faisait des siennes et qu'il pleuvait des cordes sur les champs et même des grêlons gros comme des pommes sur les vergers, le climat a poursuivi sa course folle vers le dérèglement. Si 2008 fut, à l'échelle planétaire, la moins chaude depuis 2000, il est très peu probable que ce soit le signe d'une stabilisation: on assisterait plutôt à une valse-hésitation avant la marche suivante, avertissent les experts. «On a été trop timorés jusqu'à maintenant, avertit le scientifique Louis Fortier, la réalité dépasse chaque année les prévisions les plus alarmistes.»

Pour la première fois, les deux «passages du nord», l'est et l'ouest, respectivement au-dessus de la Russie et de l'Amérique, ont été libérés de leur prison de glace simultanément. De janvier à novembre, la température nationale moyenne était d'environ 1°C supérieure à la normale. Et à l'échelle mondiale, 2008 se classe parmi les dix plus chaudes des 150 dernières années: ce n'est pas là exactement un recul du réchauffement climatique.

Les glaces arctiques ont continué à reculer plus subtilement qu'en 2007, phénomène dont Environnement Canada a à nouveau souligné l'importance hier, alors que l'organisme y consacrait la deuxième place de son palmarès annuel des événements météo marquants de l'année. Un détrônement, certes, puisque la fonte de la banquise arctique avait eu le trophée de l'événement météo le plus important en 2007, mais comme le souligne le météorologiste René Héroux, le phénomène demeure majeur. Seulement, le public a un peu plus parlé de l'été pluvieux que de la glace qui se transforme en eau quelques centaines de kilomètres au nord de nos villes. Le directeur du réseau scientifique ArticNet, Louis Fortier, explique que le couvert de glace a connu une «descente abrupte en 2007. Mais, après chaque marche, il y a une petite hésitation: c'est ce qu'on a vu en 2008. Il faut surveiller 2009 sur le bout de nos chaises». «Ça peut se stabiliser, mais je pense plutôt que ça va dégringoler d'une autre marche», croit le scientifique récemment reçu officier de l'Ordre du Québec.

Loin de nos regards et des préoccupations quotidiennes faites de neiges et de froids records, l'Arctique a donc continué à fondre. En superficie, ça semblait relativement calme. Pourtant, il n'y a plus que les apparences pour entretenir l'illusion que la banquise est là pour rester, elle dont l'épaisseur s'amenuise dangereusement.

La calotte arctique a atteint sa plus petite superficie de l'année le 12 septembre 2008, à 4,52 millions de kilomètres carrés, soit environ deux fois et demie l'étendue du Québec. Une surface réduite proche du record atteint en 2007 — 13 millions de kilomètres carrés — malgré l'hiver 2008, le plus froid en près de dix ans. Les images satellite ne mentent pas: les glaces reculent de plus de 84 000 kilomètres carrés par jour en été au sommet du monde.

Mais un problème est toujours pluridimensionnel. Sous la couche de glace en apparence plus grande qu'en 2007 se cache une donnée autrement inquiétante: cette couche est de moins en moins épaisse. Aujourd'hui, plus de 70 % de la glace de l'océan Arctique est nouvelle, mince, salée et âgée de moins d'un an. «L'an passé, c'est le recul de la superficie de glace qui avait attiré notre attention. Là, la superficie a moins reculé, mais c'est l'épaisseur qui régresse», souligne René Héroux, qui, comme les autres scientifiques, confirme que chaque année les événements dépassent les prévisions. Pour Louis Fortier, nous assistons à une «hémorragie de la glace pluriannuelle», celle qui persiste au-delà de l'été et constitue le coeur solide de la banquise. Dans les 50 dernières années, explique l'océanographe, environ 30 % de la glace résistait au fil des ans, parfois onze années consécutives. «C'est un capital important qui a disparu», se désole-t-il.

À bord du brise-glace de recherche Amundsen, les équipes de recherche qui se sont relayées pendant 15 mois ont assisté en direct à l'hémorragie. Ils se sont rendus dans la mer de Beaufort, comme ils l'espéraient, sans être bloqués par des bouchons de glace. La zone de fracture d'eau libre entre l'îlot central de glace et le continent est restée libre pratiquement en tout temps, relate Louis Fortier, ce qui a surpris des troupes pourtant bien au fait de la situation dans le Nord. «Il était dur de trouver de la glace stable pour s'ancrer, raconte le professeur de l'université Laval. La glace attachée au continent était trop friable, nous sommes donc restés mobiles tout l'hiver, pour la première fois.»

Le brise-glace s'est aventuré jusque dans le détroit de McClure, qui s'est ouvert pour la première fois en 2007 en plein mois de décembre. «On avait des points d'interrogation tout le tour de la tête», affirme Louis Fortier. Ce détroit ferme le passage du nord-ouest idéal, qui, selon le professeur Peter Flynn de l'Université de l'Alberta, pourrait bientôt devenir aussi rentable que le canal de Panama pour le transport.

L'heure au bilan oblige à se demander, en cette fin 2008, où on se situe sur une échelle du réchauffement de l'Arctique, 1 correspondant à une calotte intacte, 10 à un océan libre de glaces en été. «Il y a quatre ans, on pensait qu'on était au niveau 2», répond Louis Fortier. «Depuis, on a vu qu'on était minimum au niveau 5, à mi-chemin. Les derniers modèles tendent vers l'échelon 7, et les plus récentes observations, vers l'échelon 8.» La navigation sur un océan Arctique bleu splutôt que blanc, c'est pour demain. «D'ici 2010 à 2020 on va voir ça, assure le scientifique. Peut-être 5 minutes, peut-être une semaine, mais ça va arriver bientôt.» Avec des conséquences certaines dont l'ampleur est difficile à évaluer.

À voir en vidéo