Entretien avec Gérard Mordillat - Quinze ans à disséquer la Bible !

Gérard Mordillat
Photo: Agence France-Presse (photo) Gérard Mordillat

Paris — Chacun des 12 épisodes de la série dure une heure. Chaque émission s'ouvre de la même manière par un gros plan sur une vieille bible manuscrite. Puis, une voix off résume l'émission précédente. Une centaine d'experts venus des quatre coins du monde défilent les uns après les autres devant un fond noir. Certaines entrevues ont duré six heures. Pas d'infographie, pas la moindre musique, aucune animation. Le dépouillement est total. Rien que des théologiens, des historiens et des philosophes qui réfléchissent aux origines du christianisme!

On dira que Gérard Mordillat et Jérôme Prieur, qui se disent par ailleurs non croyants, font de l'antitélévision loin des gadgets à la mode. Les deux hommes préfèrent dire qu'ils offrent simplement aux téléspectateurs une chose rarissime qui se nomme «le spectacle de l'intelligence».

Quinze ans après avoir réalisé la série Corpus Christi, un succès international d'ailleurs programmé par Télé-Québec en 1999, Prieur et Mordillat récidivent pour la troisième fois. Après L'Origine du christianisme, qui a battu tous les records d'audience en 2003, leur dernière réalisation s'intitule L'Apocalypse. La série, qui devrait faire le tour du monde, est présentée depuis peu sur la chaîne culturelle franco-allemande Arte où elle est déjà devenue un événement.

«Si on m'avait dit, il y a 15 ans, que j'allais passer tout ce temps à disséquer la Bible, je n'aurais jamais commencé, avoue Gérard Mordillat. D'abord, aucune télévision au monde ne s'engagerait sur un programme aussi sévère. Au départ, c'était déjà extraordinaire d'avoir pu convaincre nos coproducteurs d'Arte de consacrer 12 heures à six versets de l'Évangile selon Jean [Corpus Christi]. Imaginez la tête de n'importe quel président de chaîne à qui vous expliquez un tel projet. Vous n'avez pas fini votre phrase qu'il est déjà parti en courant.»

La troisième série s'intitule L'Apocalypse. Après la vie de Jésus et les premiers temps du christianisme, on y examine ces années au cours desquelles le christianisme est devenu la religion de l'Empire romain. Parmi la centaine d'experts interviewés, on trouve notamment deux spécialistes québécois des textes bibliques, Jean-Pierre Prévost et Anne Pasquier.

«L'étude de cette période permet une lecture politique stupéfiante, dit Mordillat. Tous les chercheurs font les liens entre les premiers temps du christianisme et les questions politiques d'aujourd'hui. Les martyrs de l'islam, par exemple, ne sont pas si loin des martyrs chrétiens. À la différence près que ces derniers ne faisaient de mal qu'à eux-mêmes. Mais leur idéologie est celle qui imprègne toute la tradition martyrologique à partir du judaïsme. Elle exprime cette idée fondamentale que la souffrance amènera Dieu à rétablir la justice.» Parmi les témoignages surprenants filmés par Prieur et Mordillat, on trouve celui de l'Italien Marco Rizzi qui rapproche les déclarations de Mohamed Atta, qui a lancé un avion sur le World Trade Center, de ce qu'écrit Polycarpe avant son martyre vers 155.

La fin du monde n'est pas venue

La période qui préoccupe cette fois Prieur et Mordillat voit la transformation du christianisme en religion d'État. Le sujet est évidemment très polémique, car, dit Mordillat, «il faut de bonnes lunettes pour trouver ça dans l'Évangile. On peut dogmatiquement le prétendre, mais on ne peut pas le défendre historiquement». Étrangement, tout commence par la fin du monde.

«Cette idée de l'attente de la fin des temps est fondamentale dans les premiers siècles du christianisme. L'Apocalypse se termine sur le retour du ressuscité pour juger les vivants et les morts. La fin des temps n'est pas sa destruction, c'est la mise en accord du monde avec Dieu. Dans les Évangiles, écrits après la mort de Jésus, on conserve ses paroles selon lesquelles les hommes de sa génération verront l'Apocalypse. L'affirmation sera démentie par l'histoire. Plus tard, dans les années 50-60, Paul attendait la même chose. À nouveau, il sera démenti par l'histoire.»

Chaque fois que l'histoire contredit la parole de Dieu, les Chrétiens devront s'adapter. Jusqu'à ce que les mouvements gnostiques modifient cette orientation. À un monde horizontal succédera une relation verticale avec Dieu. Le monde ne changera pas, tout se passera dorénavant dans les cieux. Mordillat reprend à son compte l'affirmation du théologien excommunié Alfred Loisy (1857-1940): «Jésus annonçait le royaume, et c'est l'Église qui est venue.»

Où situer l'an zéro?

Après avoir réalisé deux premières séries qui montraient comment le christianisme fut à l'origine un simple courant du judaïsme, Prieur et Mordillat devaient inévitablement se poser la question du moment où le christianisme prend véritablement son envol.

«À l'époque de Jésus, la Palestine est occupée depuis Pompée, et les Juifs se demandent comment il se fait que la terre sacrée est occupée par des impies. Le Temple fonctionne, on y fait des prières et des offrandes, mais cela ne donne rien. Des mouvements religieux et politiques feront tout pour que ça change. Jean le Baptiste appellera à une repentance générale. Jésus se manifestera au Temple en espérant que Dieu chassera les impies. D'autres se retireront dans le désert et s'infligeront des mortifications. Jusque-là, on pouvait être juif de bien des façons. De toute façon, le judaïsme se fédérait en un lieu, le Temple. Avec sa destruction, en 70, tous ces courants vont entrer en compétition. Les Pharisiens diront qu'il faut s'appuyer non plus sur un lieu destructible, mais sur un texte: la Torah. Les partisans de Jean le Baptiste diront qu'il faut se repentir. Ceux de Jésus diront qu'ils détiennent l'explication.»

C'est donc à partir de ce moment que le catholicisme se sépare du judaïsme, estiment Prieur et Mordillat. Les conséquences seront dramatiques et ressenties encore aujourd'hui. Les Pharisiens vont l'emporter en Palestine. Les Baptistes vont êtres accaparés par les mouvements chrétiens. Les chrétiens vont s'ouvrir aux païens au point de compter plus de non-Juifs que de Juifs.

«C'est là que l'histoire du christianisme commence, dit Mordillat. L'an zéro du christianisme pour nous, c'est la chute du Temple. C'est de là que ça part. Le christianisme s'éloigne alors du judaïsme. Au point que l'Évangile selon Jean fera dire à Dieu, à propos de celui-ci, "votre loi" comme si ce n'était pas la sienne. Or Jésus n'avait jamais pensé une autre religion que le judaïsme, et certainement pas une religion romaine, celle de ses bourreaux.»

Le véritable Israël

Selon les chercheurs qu'interviewent magistralement Prieur et Mordillat, c'est de là que date aussi le débat déchirant entre juifs et chrétiens. Ce débat est une constante dans les trois séries télévisées qu'il sera utile de revoir en rafale.

«Les chrétiens se trouvent donc croyants d'une religion dont la figure tutélaire n'a jamais été chrétienne, dit Mordillat. Et ceux qui appartenaient à la même religion que Jésus lui dénient ce titre. Il y a là une contradiction déchirante qui mènera à l'antijudaïsme dont on trouve la trace à l'intérieur même des textes chrétiens jusqu'à l'antisémitisme catholique et protestant. Luther était terriblement antisémite. On va conserver la figure du juif comme celle de la surdité, de l'aveuglement, du mal. Pour un certain nombre de chrétiens, il est encore insupportable d'entendre dire que Jésus était juif. Ça demeure la blessure de base.»

Pour la suite de l'histoire

La série s'achève juste avant saint Augustin, qui séparera la cité terrestre de la cité céleste. Jérôme Prieur et Gérard Mordillat n'ont pas le projet de se lancer dans une nouvelle aventure. Pour l'instant du moins. Avec l'auteur de La Cité de Dieu, le sujet serait tout trouvé. On leur a aussi proposé d'appliquer leur méthode à l'histoire de l'Égypte et à celle du marxisme. Ils se contentent pour l'instant de souhaiter que les chercheurs approfondissent l'analyse des questions qu'ils ont soulevées.

Selon Mordillat, un nouvel éclairage pourrait venir des études en cours parmi les chercheurs juifs qui sont en train de relire les mêmes textes à la lumière des connaissances historiques actuelles. «Depuis peu, un certain nombre d'historiens juifs se sont mis à travailler sur les textes chrétiens en y lisant la meilleure attestation du judaïsme du Ier siècle. Cette lecture ouvre de grandes perspectives et permet de se déprendre d'une compréhension forcément teintée par la lecture chrétienne.»

Mais si les trois séries de Prieur et Mordillat ont eu un tel succès, c'est peut-être aussi à cause de l'approche de leurs auteurs qui sont d'abord des littéraires. Avant de s'attaquer à la Bible, Mordillat avait en effet réalisé un film sur Antonin Artaud.

«La Bible a été écrite par des écrivains. On ne peut qu'admirer leur talent. Quand l'auteur de l'Évangile de Jean fait dire à Jésus "Mon Royaume n'est pas de ce monde", on a envie d'applaudir même si Jésus n'a jamais dit ça. Ce fut le génie du christianisme de conserver dans les Évangiles des textes qui se contredisent. Tout ça c'est de la littérature. On pense à Balzac qui prétendait être le meilleur historien du XIXe siècle. À mon avis, il avait raison...»

***

Correspondant du Devoir à Paris

***

Gérard Mordillat, Jérôme Prieur, Jésus sans Jésus, Seuil 2008

À voir en vidéo