Un débat «vert bouteille» à la SAQ

Les consommateurs déposent dans les bacs verts 74 % de leurs bouteilles brunes ou vertes. Les restaurants et autres intervenants commerciaux, qui accaparent 22 % du stock total, ne participent pas à la collecte sélective.
Photo: Agence Reuters Les consommateurs déposent dans les bacs verts 74 % de leurs bouteilles brunes ou vertes. Les restaurants et autres intervenants commerciaux, qui accaparent 22 % du stock total, ne participent pas à la collecte sélective.

La Société des alcools du Québec (SAQ) ne fournira plus le moindre sac de plastique, même contre argent comptant, dès le début de la prochaine année. Mais ce gain environnemental n'a pas mis fin en 2008 au débat sur le sort des 163 millions de bouteilles de vin vendues chaque année.

Depuis septembre, il faut débourser à la SAQ entre 5 et 15 ¢ selon le format du sac de plastique nécessaire. Le succès des sacs réutilisables compartimentés, même vendus à 3,95 $ l'unité, est désormais indéniable.

Selon Isabelle Merizzi, porte-parole de la SAQ, plus de 91 % des transactions cet automne se concluent désormais sans l'utilisation d'un sac de plastique à usage unique. La SAQ distribuait 80 millions de sacs de plastique par an. Des 60 millions qu'elle avait commandés cette année, il lui en restera beaucoup qu'elle promet de recycler.

Mais la SAQ n'a pas pu cacher ses bouteilles de verre derrière le succès de ses sacs.

En commission parlementaire au début de l'année, adversaires et promoteurs de la consigne se sont affrontés une fois de plus. Les députés ont penché pour la stratégie de cet important contributeur du Trésor public, qui préfère à une consigne de 20 ou 25 ¢ par bouteille, que les consommateurs mettent plutôt leurs bouteilles de vin dans le bac de recyclage.

Selon Recyc Québec, en milieu résidentiel, les consommateurs déposent dans les bacs verts 74 % de leurs bouteilles brunes ou vertes. Reste les restaurants et autres intervenants commerciaux, qui accaparent 22 % du stock total, mais qui ne participent pas à la collecte sélective. Pour que ce groupe s'y mette, la SAQ a investi l'an dernier 750 000 $, soustraits à ses profits, une facture finalement absorbée par les contribuables.

Dans une analyse de la performance de la SAQ en matière de recyclage, le professeur Yves Rabeau, du département des stratégies d'affaires de l'Université de Montréal, soulignait aux parlementaires en février dernier que la «récupération des contenants à remplissage multiples (CRM) [comme les bouteilles de bière brunes de forme standardisée] affiche un taux approximatif de 98 %, ce qui démontre la grande efficacité d'un système de consignation qui n'a pas besoin de l'intervention de l'État». Le Québec est la seule province où les brasseurs et embouteilleurs de boissons gazeuses ont l'entière responsabilité financière d'un système de ce consigne aussi performant.

En comparaison, dit-il, le taux de récupération réel dans les bacs de la collecte sélective ne dépasse pas 49 % pour l'ensemble des secteurs qui utilisent les produits de la SAQ (résidentiel, restaurateurs, etc.) À son avis, «la consigne encouragerait surtout les restaurateurs, propriétaires de bars et hôteliers à récupérer les bouteilles. Recyc Québec estime que le taux de récupération avec consigne pour les contenants de la SAQ augmenterait de façon appréciable pour s'établir à 87 %. Ceci signifierait qu'une soixantaine de millions de contenants de la SAQ seraient dorénavant récupérés plutôt qu'enfouis».

Certes, reconnaît le professeur Rabeau, les embouteilleurs et les commerçants au détail préfèrent ne pas s'embarrasser d'un pareil stock de bouteilles pour plutôt «refiler aux contribuables» cet effort, sinon la facture par l'entremise de la collecte sélective. Il reconnaît que la collecte sélective pourrait avantageusement s'étendre à ces commerces et hôtels mais il estime qu'une consigne serait en fin de compte plus efficace.

Pour la SAQ, rien n'est moins sûr, explique Mme Merizzi, car beaucoup de gens ne prendraient pas la peine de retourner aux magasins de la SAQ autant de bouteilles. Elle raconte qu'en Ontario où l'on a implanté une consigne, les retours sont si nombreux que les caisses sont souvent congestionnées et que, découragés, plusieurs jettent leurs bouteilles aux déchets.

Il est «beaucoup plus facile», poursuit-elle, pour les consommateurs de tout âge de mettre simplement les bouteilles au bac vert devant leur maison. D'un point de vue environnemental, ajoute-t-elle, c'est aussi le chemin le plus court vers le recycleur puisqu'un seul camion remplacera des centaines de déplacements en auto.

Quant aux coûts, l'utilisation du bac vert serait nettement moins chère, coûts indirects compris, soutient la porte-parole de la SAQ, un organisme qui verse annuellement 2,1 millions à Éco-Entreprises pour contribuer à 50 % au financement de la collecte sélective. Cela équivaut, dit-elle, à 2 ¢ par bouteille. Le reste est payé par les taxes municipales des contribuables qui boivent du vin ou pas. La SAQ investit aussi 350 000 $ dans différentes chaires universitaires consacrées au recyclage.

En Ontario, selon le professeur Rabeau, le système de consigne sur les bouteilles de vin a déjà atteint un taux de retour de 74 % des «grands contenants» dès la première année de mise en service, ce qui incite à penser qu'il fera beaucoup mieux une fois rodé.

Reste un problème: les bouteilles récupérées valent présentement moins que rien, au sens littéral du terme. En novembre, en effet, les municipalités qui revendraient les bouteilles, toutes couleurs mélangées, devaient débourser 7 $ la tonne alors qu'elles obtenaient un peu d'argent pour ce verre dans le passé.

À voir en vidéo