Les chantiers résistent, pour l'instant

Alors, ça passe ou ça casse dans la construction à Montréal? Pour l'instant, tout tient, ou presque. «Nous surveillons environ 150 projets immobiliers de moyenne et de grande envergure dans la métropole et pour l'instant il n'y a aucun abandon de projet en vue, explique Jean Savard, conseiller en planification au sein de l'administration municipale. Nous avons accéléré la vigie depuis un mois. Certains seront peut-être retardés, modifiés ou étalés dans le temps, mais pour l'instant aucun projet n'est encore tombé.»

Un seul grand projet reconnaît subir franchement la crise, celui de Griffintown, dans le sud-ouest de la ville. Le promoteur retarde l'ouverture de son chantier d'une bonne année, jusqu'au printemps 2010, le temps de trouver environ la moitié des quelque 400 millions nécessaires pour la première phase de construction.

Seulement, là encore il ne s'agit pas d'un abandon, pas du tout même, dit son promoteur, puisque la sélection de la firme d'architectes québécoise responsable de la conception devrait se faire dans les prochaines semaines. «La phase 1 pourrait être lancée avant 2010 si nous réussissons à trouver les fonds bientôt, explique André Bouthiller, porte-parole du projet de Griffintown. Nous avons toujours bon espoir d'y arriver.»

Il faut compléter un complexe montage financier pour convaincre des financiers étrangers d'appuyer l'aventure immobilière, alors que les banques ne se font même plus confiance entre elles. Pour compléter la conception et réaliser la construction de cette ville dans la ville comprenant 3900 unités de logement, une salle de spectacle, deux hôtels et un complexe de cinéma, le promoteur Devimco aura besoin de 1,3 milliard au grand total.

De l'autre côté du Vieux-Montréal, l'autre grand projet milliardaire autour de l'ancienne gare Viger maintient le cap d'une mise en chantier en 2009. «La situation financière est préoccupante pour tous, mais nous continuons les travaux préparatoires d'architecture et de génie», dit Isabelle Thellen, vice-présidente de la firme de relations publiques Casacom et porte-parole pour le dossier Viger. «On continue, il n'y a pas de changement: c'est ça la ligne.»

Le mot d'ordre semble suivi partout. La Société immobilière du Canada a présenté le mois dernier son plan préliminaire pour le site de l'ex-centre de tri postal au bord du canal de Lachine, un plan de 2000 logements qui garde l'objectif d'inauguration en 2011. La Société d'habitation et de développement de Montréal (SHDM) n'a pas modifié ses six ou sept grands chantiers de construction de condos abordables, qui se vendent toujours très bien selon la porte-parole Stéphanie Gareau.

Il faut bien sûr se méfier des idéologies de profession: le chasseur a tendance à se présenter comme un ami du gibier. Le titulaire de la chaire d'immobilier de l'UQAM contrebalance un peu cette apparence officielle d'optimisme généralisé. «Concernant l'avenir des grands projets immobiliers de Montréal, je crois que le mot clé est "prudence" actuellement dans le milieu des divers promoteurs», juge le professeur Jacques Saint-Jean.

Pour lui, il serait étonnant que tous les grands projets montréalais résistent aux soubresauts. «Deux raisons expliquent cette retenue: d'abord, l'accès au crédit qui est de plus en plus restrictif du côté des institutions financières, y compris les fonds de pension qui ont des liquidités mais les retiennent en attente d'occasions de marché hypothétiques, écrit le spécialiste dans un courriel envoyé au Devoir. Ensuite, les attentes générales des investisseurs qui se demandent toujours si la crise financière a atteint ses limites et si les impacts économiques vont durer longtemps; les perceptions sont plutôt négatives et on ne devrait pas voir le plein impact de ces craintes avant au moins six mois.»

Du côté du secteur commercial locatif, il envisage que le report du projet Griffintown va donner le signal d'arrêt pour tout plan de construction ou d'expansion de centres commerciaux. «Après l'euphorie de la période des Fêtes, le comportement des consommateurs devrait refroidir au printemps toute velléité d'expansion, prédit-il. Les investisseurs craignent trop le resserrement de la consommation, en particulier pour le commerce de détail, première réaction lorsqu'on anticipe une crise économique.»

Le chantier le plus visible au centre-ville, celui de la place des Festivals, est déjà arrêté, mais pour cause d'hiver. Les ouvriers reprendront du service au premier dégel et la grande aire de jeu de l'Homo festivus montréalais sera livrée clé en main en juin 2009. «Nous respectons les échéanciers et tout se déroule comme prévu», résume Martin Maillet, chef de projet à la Ville de Montréal.

Pour l'instant, tout tient, ou presque. Mais les craquements et les cassures pourraient se faire sentir bientôt...