Entendre la colère des jeunes

La juge Juanita Westmoreland-Traoré
Photo: Jacques Grenier La juge Juanita Westmoreland-Traoré

La juge de la Cour du Québec Juanita Westmoreland-Traoré, première femme noire à occuper ce poste dans l'histoire du Québec, a reçu récemment un prix prestigieux de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ) pour son «engagement indéfectible» dans la lutte contre la discrimination. Le combat de toute une vie.

Même dans le Montréal métissé et multiculturel de 2008, Juanita Westmoreland-Traoré est une perle rare, une minorité parmi les minorités. Il n'y a que trois juges noirs dans toute la province, dont cette femme de tête qui, près de dix ans après sa nomination à la Cour du Québec, continue de pourfendre la discrimination comme peu de ses collègues osent le faire.

Le moins que l'on puisse dire, c'est que les décisions de la juge Westmoreland-Traoré ne passent pas inaperçues, autant à la chambre de la jeunesse qu'à la chambre criminelle et pénale. À la suite d'une émeute, lors de la participation du Canadien aux éliminatoires, le printemps dernier, la juge a accepté de remettre en liberté un jeune émeutier d'origine autochtone sous prétexte qu'il fallait tenir compte de ses racines autochtones. «Il y a un désavantage dans la société envers les Amérindiens qui se manifeste parfois par un plus fort taux de sous-emploi et des dépendances à l'alcool», avait-elle dit à l'époque. Même le chef mohawk Mike Delisle avait trouvé la décision «insultante et gênante».

Quand il est question de discrimination, la juge Westmoreland-Traoré ne fait pas dans la dentelle. Selon elle, l'évolution du droit est indissociable de son contexte social, explique-t-elle en entrevue. Elle cite en exemple les cas de violence conjugale. Au fil des ans, les tribunaux ont fini par admettre qu'un homme n'en était pas moins coupable de violence parce que sa conjointe acceptait de demeurer avec lui et qu'elle refusait de porter plainte. Au contraire, les tribunaux ont fini par reconnaître ce comportement, l'expression du syndrome de la femme battue.

La juge Westmoreland-Traoré a aussi rendu d'importantes décisions. Les groupes minoritaires lui seront éternellement reconnaissants d'avoir acquitté un jeune Noir accusé de possession de drogue en vue d'en faire le trafic, en 2005. Dans cette affaire, la juge a affirmé clairement que le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) avait utilisé la méthode illégale du profilage ethnique. Aucun tribunal ne s'était prononcé sur ces questions auparavant.

Malgré cette apparente singularité, la juge Westmoreland-Traoré reste liée par les faits. «Le juge est appelé à rendre des jugements. Notre Code de déontologie nous indique qu'on doit rendre justice dans l'application de la loi», explique-t-elle. Mais en dépit des devoirs de réserve et d'impartialité qui lui incombent, elle ne peut s'empêcher de constater l'évidence.

Les jeunes entretiennent de profonds griefs à l'égard des autorités; on en revient à ce fameux contexte social. «Il y a une impatience de la part des jeunes, et parfois je peux dire une réaction de colère. Des études nous indiquent qu'il faut poser des questions, puisque ces jeunes font parfois l'objet de questionnements et de détention temporaire de façon répétée. À un moment donné, il y a un genre d'animosité et de distance qui se crée», estime-t-elle.

Mme Westmoreland-Traoré a passé quatre ans, avec une collègue, à élaborer un guide à l'intention de la magistrature sur les questions de diversité et d'égalité, afin que la prise en compte du contexte social fasse son chemin devant les tribunaux. Ce précis à l'intention des juges renferme des centaines de textes de doctrine et de jurisprudence traitant de la discrimination fondée sur la race, l'âge, le handicap et même la pauvreté. «On a peut-être devancé les choses puisque la pauvreté n'est pas un facteur énuméré dans la Charte, mais nous pensons que la question de l'inégalité fondée sur les moyens économiques est transversale et présente dans plusieurs dossiers», explique-t-elle.

Émule de Thurgood Marshall

Née à Verdun de parents originaires de la Guyana, Juanita Westmoreland-Traoré baigne dans la lutte contre la discrimination depuis son adolescence. Alors qu'elle fréquentait toujours l'école secondaire, à la fin des années 50, elle s'est retrouvée secrétaire de la Negro Citizenship Association, car elle avait l'immense privilège de posséder une machine à écrire Smith Corona portative.

Dans cette époque fébrile, alors que les Noirs risquaient d'être lynchés, aux États-Unis, pour oser s'inscrire à l'université ou dans les mêmes écoles que les Blancs, le mouvement pour les droits civiques ne connaissait pas de frontières. Ainsi, la jeune Juanita Westmoreland-Traoré a subi l'influence durable de groupes de revendication tels que la Southern Christian Leadership Conference de Martin Luther King, responsable d'une vaste campagne de boycottage des autobus qui a duré un an après que Rosa Parks eut été arrêtée pour avoir refusé de céder son siège à un Blanc, en 1955. «J'ai toujours voulu être avocate défenseure. Je suis une enfant des années 60 et du mouvement des droits civiques», résume Mme Westmoreland-Traoré.

Encore aujourd'hui, son modèle reste Thurgood Marshall, le principal avocat de la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP), et premier Noir nommé juge à la Cour suprême des États-Unis, en 1967. «Il utilisait le droit comme un moyen d'action sociale pour faire avancer la cause des gens sans voix et sans moyens, se souvient Mme Westmoreland-Traoré. Lorsqu'il était à la Cour suprême, il ne ménageait pas ses idées et ses écrits pour exprimer aussi les objectifs de la Constitution américaine. Il était souvent en dissidence, mais il n'hésitait pas à le faire.»

La jeune avocate avait pourtant la ferme intention de prendre ses distances de la lutte contre la discrimination après avoir été admise au Barreau, en 1969. Elle voulait faire carrière dans le droit administratif. «À l'époque, je me suis dit: "Je ne peux pas passer ma vie à lutter contre la discrimination. Il y a des choses beaucoup plus positives et plus constructives à faire"», se souvient-elle, amusée.

Puisqu'il n'y avait que son oncle et elle comme avocats noirs à cette époque, Mme Westmoreland-Traoré fut happée dans la tourmente du soulèvement des étudiants de Concordia dès ses premiers mois de pratique. Une centaine d'étudiants avaient occupé les locaux et saccagé le matériel informatique en lançant par les fenêtres les matrices essentielles au bon fonctionnement des ordinateurs de la période pré-siliciumienne, en 1969. L'origine du soulèvement? Des allégations de racisme contre un professeur que la direction traitait à la légère. «Nous sommes maîtres de nos destins, mais, à un moment donné, nous répondons aux circonstances», résume Juanita Westmoreland-Traoré, qui obtint l'acquittement d'un premier groupe d'étudiants pour 11 des 12 accusations portées contre eux.

Des combats à livrer

Ce n'est pas un hasard si Juanita Westmoreland-Traoré est la lauréate du prix «droits et libertés» de la CDPDJ, précisément cette année. La remise de la récompense coïncide avec le 60e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l'homme, un texte magistral pour la juge, s'il en est.

Lors de la remise du prix, le 12 novembre dernier, le président de la Commission des droits de la personne, Gaétan Cousineau, a souligné la contribution de Mme Westmoreland-Traoré à «l'actualisation de l'idéal humain» qu'inspire cette déclaration. «Par son refus constant de l'exclusion et sa recherche de l'équité et de la justice pour tous, Mme Westmoreland-Traoré incarne cet idéal de façon exceptionnelle», a déclaré M. Cousineau.

La juge Westmoreland-Traoré a été enchantée par cette coïncidence. «Quand je me suis rendu compte que c'était pour le 60e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de la personne, c'était d'autant plus spécial et précieux pour moi. C'est l'occasion de réfléchir un peu sur la valeur de cette déclaration dans la vie de tous les jours», explique-t-elle.

Pour une juge progressiste comme elle, il reste toujours des combats à livrer pour que les principes de la Déclaration des droits de l'homme trouvent leur pleine résonance en droit, pas seulement au Canada, mais à l'échelle internationale. Les inégalités entre pays pauvres et riches, les inégalités sociales entre citoyens d'un même pays, la précarité dans laquelle vivent certains groupes vulnérables (à commencer par les femmes et les enfants), la guerre, les génocides, les crimes contre l'humanité... Tout reste à faire.

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