Et si on rêvait...

Le Québec, et on le répète ad nauseam, est une société distincte. Dans le monde de l'art et de la culture, la remarque vaut aussi. Ici, comme c'est en fait le cas dans tout le monde latin, c'est l'État qui est le premier promoteur s'il y a projet artistique. Mais, outre-Atlantique, il n'en a pas toujours été ainsi...

Cet été, il a fallu que les «grands stratèges» qui alimentent un certain Parti conservateur (PC) décident que de petites coupes budgétaires en culture pouvaient être opérées sans mal, avec profit même car elles faisaient montre d'une volonté néolibérale, pour qu'aujourd'hui un chef de parti voit son statut de premier ministre être remis en question: combien de comtés québécois n'ont pu ainsi être gagnés par le «nouveau» PC à cause de ces 45 millions de dollars, ce qui a empêché l'obtention d'une majorité parlementaire? Et qui explique qu'un vent de «droite» soufflant des plaines du Grand Ouest canadien s'est aujourd'hui transformé en tempête.

Au Québec, tout comme au Canada, la culture est une affaire d'État. Dès le début de la radio, il y eut une Canadian Broadcasting Corporation et son pendant francophone, cette Société Radio-Canada dont la télévision a contribué à établir l'imaginaire collectif québécois. Plus tard, l'Office national du film s'est imposé, par ses documentaires, comme une force de premier plan sur la scène mondiale. Et, en 1956, le gouvernement canadien est devenu un intervenant direct dans le monde des arts en lançant, à l'initiative de Vincent Massey, son Conseil des arts (il a fallu 40 ans avant que le Québec n'adopte une telle mesure).

Et, depuis ces jours, il n'est pas une nouvelle construction, un nouveau projet, une représentation sur les scènes étrangères qui soient mis en forme ou en place sans qu'il y ait une contribution directe de l'État. Alors, on se dit: pourquoi s'en faire, le gouvernement agira si telle ou telle activité s'avère nécessaire pour le bien des collectivités.

Des affaires d'art

Mais les milieux autres que culturels n'avaient pas dit leur dernier mot, lors de l'évaluation de cette action de l'État: ils ont suggéré, et obtenu, une présence accrue aux conseils d'administration des divers organismes culturels.

Si, longtemps, le critère d'évaluation des projets était l'excellence, telle que définie par des pairs, avec les ans, c'est la rentabilité qui est devenue la norme: une exposition peut donc inclure n'importe quoi (une auto, par exemple, dans un musée des beaux-arts), pour que cela n'ait nulle importance si les tourniquets à l'entrée tournent. Le recours à la rentabilité de l'investissement, norme que le secteur culturel invoquait pour justifier les sommes données sous l'appellation de bourses ou de subventions, est ainsi devenu le seul justificatif pour expliquer toute aide accordée à la création.

Sophocle, Shakespeare ou Racine, voire un saint Thomas d'Aquin, seraient-ils encore parmi nous que leur travail ne serait point jugé selon la qualité de l'oeuvre, mais plutôt d'après le nombre d'emplois que leur productivité génère!

De l'art d'affaires

Dans l'histoire, il y eut toutefois d'autres modèles que ceux que le néolibéralisme et le star system génèrent. L'Église catholique a ainsi eu recours aux artistes au temps de la Réforme. Et surtout, il fut à Florence une petite république qui non seulement fit commerce mais aussi répondit par un appel lancé aux artistes pour contrer le rêve de grandeur, lui aussi artistique, d'une rivale, la voisine Sienne.

Et cela explique qu'aujourd'hui aucun tour de l'Italie n'est complet sans un arrêt aux bords de l'Arno, sans une visite à la Galerie des Offices, sans un regard sur le Palazzo Vecchio (en Floride, on offre, par contraste, le Monde de Disney et un certain Cap qui est Canaveral). Et pourtant, cette Florence, elle fut au départ une affaire privée: ce sont des familles enrichies par le commerce et le tissage qui ont rassemblé autour d'elles ces Léonard, Botticelli ou Michel-Ange qui allaient opérer en Occident une renaissance.

L'art, on semble l'oublier aujourd'hui, fut d'abord non affaire d'État mais affaire privée: les centaines de concertos de Vivaldi s'expliquent parce qu'il devait entretenir ses relations, et Mozart est mort pauvre parce qu'il avait abandonné le statut de musicien princier (et quand il voulut le reconquérir comme simple figurant d'orchestre, il était trop tard).

Un art à faire

Montréal a proclamé avec enthousiasme, l'an dernier, son intention de devenir une métropole culturelle. Les premiers résultats sont là: on bétonne dans le Quartier des spectacles, on attend qu'un PPP prenne forme pour voir si, oui ou non, la future salle de l'Orchestre sera plus qu'un objet de décor urbain, et on répète qu'il faudrait faire plus. Mais, comme le rappelle toutefois François Colbert, des Hautes Études commerciales, quand on l'interroge sur l'impact qu'a eu ce Rendez-vous novembre 2007, «il y a une différence entre la PDG de la Chambre de commerce qui tient un discours et le membership». Donc, beaucoup demeure encore à faire.

Il est toutefois des individus qui étonnent dans la vie économique et culturelle montréalaise. Un Peter McAuslan est louangé pour sa vie de mécène, une Phoebe Greenberg est félicitée pour ses investissements massifs en art contemporain et un Alexandre Taillefer voit son statut de bénévole émérite reconnu: le prix Arts-Affaires qui a été décerné mardi dernier à la personnalité de l'année a souligné leurs exploits. Comme il en a été de même pour la Société de transport de Montréal, reconnue comme grande entreprise, et Vasco Design international, ayant reçu le même honneur en tant que PME, lors de cet événement qui souligne l'apport du milieu des affaires au secteur

de la culture.

Mais il faut aller plus loin, si le monde économique veut démontrer qu'il est actif en société pour plus que «profiter» des avantages qu'elle lui consent: on ne peut pas réclamer un désengagement de l'État sans avoir à compenser le manque à investir qui s'ensuit.

Si les grands capitalistes du passé avaient compris qu'une société sans art et sans culture était sans avenir, dans les sociétés moins riches, il reste à admettre que, à défaut de grands philanthropes, il faut alors faire des consortiums, ou des partenariats privé-privé, qui permettront que des grands projets surgissent. Et de cela Montréal a besoin, autant que de festivals saisonniers.

À voir en vidéo