L'entrevue - Amère Amérique

Walter Benn Michaels. Photo: Julie Jaidinger
Photo: Walter Benn Michaels. Photo: Julie Jaidinger

L'élection de Barack Obama témoigne de la nouvelle passion de la société américaine pour la diversité au détriment de l'égalité, selon le professeur Walter Benn Michaels. Bienvenue dans le XXIe siècle...

Les identités occultent les inégalités. L'attention portée aux races, aux genres, à l'orientation sexuelle, aux déficiences et même aux croyances religieuses fait oublier les classes. Voilà ce qu'il advient de la démocratie en Amérique aujourd'hui, d'après un de ses plus fins observateurs, le professeur Walter Benn Michaels de l'Université de l'Illinois.

«L'élection de Barack Obama est la preuve ultime de cet attachement à la diversité au détriment de l'égalité, dit le sympathique savant verbomoteur, joint à Chicago peu après le scrutin historique du 4 novembre. De nos jours, la montée des inégalités accompagne la montée de la diversité. Les gens pensent que le taux de justice de nos sociétés dépend de la distribution équitable et proportionnelle des inégalités en fonction des races et des distinctions culturelles. La gauche américaine est tout à fait prête à accepter avec joie les disparités économiques dans la mesure où 13,5 % des riches sont Noirs, selon leur proportion dans la population. Les Américains sont contents quand, en apparence, il n'y a pas de discrimination sur la base de l'identité.»

Et pan! Cette logique implacable s'étend ailleurs, avec les nuances contextuelles nécessaires. Après tout, nous sommes tous plus ou moins américains. Qui peut nier, par exemple, que la majorité québécoise semble moins intéressée par le sort des Québécois d'en bas que par la création depuis la Révolution tranquille d'une classe de bien nantis francophones?

Walter Benn Michaels connaît le français et le Québec. Il a même déjà servi de truchement à des auteurs hexagonaux pour payer ses études. «J'ai traduit plusieurs romans, dont deux plus notables: Élise ou la vraie vie de Claire Etcherelli et surtout Papillon d'Henri Charrière, dit-il... en anglais. Je dois avouer que je n'ai jamais vu le film qui en a été tiré, avec Dustin Hoffman et Steve McQueen dans les rôles principaux. J'ai mis des mois à traduire ce texte bourré d'argot parisien des années 1930 et, après ce travail épuisant, je ne voulais plus en entendre parler.»

L'internationalisme radical

Star universitaire de ce pays-continent qui les produit en surnombre, formé en Californie, Walter Benn Michaels a aussi enseigné à la John Hopkins University, puis à Berkeley. On lui doit plusieurs livres et articles notoires, dont Against Theory (1982), dans lequel il s'en prenait à la tyrannie du contextuel finissant par étouffer l'interprétation.

«Mon premier grand sujet d'étude concerne la théorie littéraire, la signification des textes, reprend le professeur quand on le questionne sur le fil conducteur de son oeuvre. Que veut dire un auteur, finalement? Il existe différentes positions qui réfèrent au contexte d'un texte, aux règles du langage utilisé, à l'intention de l'auteur, à la réception des lecteurs. Dans Against Theory, j'ai développé avec mon collègue Steven Knapp l'argument qu'un texte, n'importe lequel, ne signifie rien d'autre que ce que son auteur veut signifier.»

Cette position dite de l'internationalisme radical ne cesse d'embêter les partisans du contextualisme ou du structuralisme avec de profondes et très concrètes questions d'interprétation de tous les textes fondamentaux. Finalement, la Constitution américaine doit-elle être interprétée en fonction de son époque? Et la Bible? Et le Coran? Et l'article 1 du PQ?

Son second grand projet d'étude oscille autour de la question de la race et de l'identité, deux obsessions américaines pancontinentales. Son livre Our America (1995) portait sur les mutations modernistes identitaires dans la littérature américaine du dernier siècle. Il y développait l'idée selon laquelle l'identité culturelle s'est arrimée aux questionnements sur l'identité raciale.

«Je me suis aussi intéressé au Québec de cette période, explique le professeur. J'ai lu Lionel Groulx et j'ai écrit sur son Appel de la race. Dans ce roman, la fille du héros apprend le français en quelques jours parce que quelque chose en elle parle déjà cette langue, dit le livre. C'est faux. Il n'existe pas de gène francophone. Seulement, cette histoire parle d'une réalité présente là, aux États-Unis et ailleurs, il parle de l'identité et du besoin identitaire autrefois racial, maintenant plus culturel.»

En odeur néomarxiste

Le professeur a développé cette perspective sur l'identité de façon plus sociocritique avec The Trouble with Diversity. Son dernier livre deviendra La Diversité contre l'égalité d'ici quelques semaines, en français.

«J'ai d'abord établi que les notions de races ne tiennent pas, n'ont aucune réalité objective. En même temps, je me suis demandé pourquoi les gens tiennent tant à cette construction conceptuelle aux États-Unis, mais ailleurs aussi. Je me suis alors rendu compte que la passion pour la racialisation et d'autres constructions conceptuelles comme le multiculturalisme, l'identité autochtone ou le nationalisme québécois, coïncide avec la montée du néolibéralisme vers la fin des années 1960. Finalement, j'en ai conclu que si nous nous intéressons tant à l'identité racialisée, à la diversité sous toutes ses formes, sexuelle, linguistique ou autre, c'est pour mieux masquer les différences de classes.»

Ses positions en odeur néomarxiste sont régulièrement relayées dans The New York Times et Le Monde Diplomatique. En juin, dans cette publication de gauche, il défendait l'idée que les Américains adorent parler de races (même s'ils affirment souvent le contraire), mais détestent parler de classes. «À bien des égards, la société américaine est encore moins ouverte et encore moins égalitaire aujourd'hui qu'elle ne l'était à l'époque des ségrégationnistes dans le Sud, quand le racisme non seulement prédominait, mais pouvait se prévaloir de la caution des autorités, écrivait-il alors. Une politique économique néolibérale s'accompagne souvent d'une exacerbation de l'intérêt porté aux différences identitaires (culturelles, ethniques, parfois religieuses) et d'un surcroît de tolérance envers les disparités de richesse et de revenu. [...] Le néolibéralisme s'accommode sans peine des questions de race et de genre.»

Et de citer des preuves, accumulées jusqu'à plus soif. En 1947, 20 % de la population américaine recevait 43 % des revenus annuels. En 2006, la même tranche du cinquième le plus choyé se partage plus de la moitié (50,5 %) des revenus. Les riches sont plus riches et, en six décennies, le coefficient des inégalités des États-Unis a glissé d'une situation comparable à celle de l'Europe pour se rapprocher de la position mexicaine.

Le Québec demeure une terre d'Amérique, même avec son filet de sécurité sociale et médicale beaucoup plus généreux qu'au Sud. En mai, Statistique Canada révélait que les revenus des travailleurs les moins bien payés du pays ont diminué de 20 % en un quart de siècle, de 1980 à 2005, tandis que les plus riches s'enrichissaient en moyenne de 16 %. La richesse se crée ici aussi, doit-on faire remarquer aux chroniqueurs et autres zélateurs à froid de la doctrine néolibérale; le problème, c'est qu'elle est mal distribuée. Dès le lendemain du débat des chefs, les organismes d'aide aux démunis diffusaient des communiqués pour souligner l'absence de considération pour les inégalités dans les échanges. Prendre parti pour la diversité culturelle ou la distinction linguistique, c'est bien vu; revendiquer pour les pauvres, nenni.

La réalité des inégalités

Développons la perspective jusqu'au bout. Faut-il voir dans cet attachement à la diversité et cet oubli de l'identité un complot des riches, une mécanique idéologique pour rouler les pauvres dans la farine et les manger tout rond? «Je crois à la réalité des inégalités, mais pas aux théories du complot», répond le professeur Michaels.

Évidemment, les deux discriminations, l'identitaire et l'économique, ne s'excluent pas. Bien sûr, une Noire ou un Maghrébin risquent plus de se retrouver de l'autre côté de la cognée, tout comme les «Nègres blancs d'Amérique» d'Hochelaga-Maisonneuve. Seulement, là encore, le professeur hiérarchise les causes et leurs effets.

«Je ne nie pas la multiplicité des facteurs. Environ 37 millions de personnes vivent sous le seuil de la pauvreté aux États-Unis. Dans ce lot, 25 % sont Noirs, 25 % Latinos et un peu moins de la moitié sont Blancs. Les Noirs ne représentent que 13,5 % de la population et sont victimes du racisme qui contribue à les rejeter parmi les plus pauvres. Mais les Blancs ne sont pas victimes de racisme. C'est le capitalisme qui les appauvrit. Il faut faire la distinction entre le mécanisme de discrimination entre riches et pauvres et le mécanisme qui décide de quel côté vous vous retrouverez plus certainement, par exemple si vous êtes Noir.»

La solution? Changer de perspective, évidemment. Walter Benn Michaels, théoricien de la littérature doublé d'un féroce critique de nos sociétés contemporaines, favorise des mécanismes politiques résolument sociaux-démocrates pour mieux distribuer la richesse. Surtout, il milite en faveur d'un nouveau progressisme qui se concentre davantage sur les inégalités.

«Barack Obama occupe le centre du Parti démocratique, comme Hillary Clinton, dit-il en terminant. Les écarts entre riches et pauvres ont augmenté sous l'administration de Bill Clinton, moins rapidement que sous les républicains, mais tout de même. En France ou en Allemagne, Obama serait à droite. Évidemment, je le préfère, et de loin, à John McCain. Je le soutiens moi aussi. Je dois toutefois souligner qu'il ne réduira pas beaucoup les inégalités en Amérique même s'il va gérer de manière plus humaine la société néolibérale américaine.»

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