Vaincre la peur... en avion

Marc-Antoine Plourde, commandant chez Air Canada, préside le Centre de recherche et de formation DePlour. L’entreprise organise notamment des séminaires pour aider à vaincre la peur de l’avion. Elle affirme afficher un taux de réussite de 95 %.
Photo: Marc-Antoine Plourde, commandant chez Air Canada, préside le Centre de recherche et de formation DePlour. L’entreprise organise notamment des séminaires pour aider à vaincre la peur de l’avion. Elle affirme afficher un taux de réussite de 95 %.

«Ce n'est pas l'avion qui fait que vous êtes ici.» Cette affirmation surprend les 16 participants voulant vaincre leur peur de l'avion. Consciemment, ils sont venus passer deux jours à se faire rassurer, sécuriser, à réconforter leur mental, leur côté rationnel ou logique. Inconsciemment, ils avaient rendez-vous avec leur douleur, leur souffrance. À leur descente d'avion, après le vol de confirmation clôturant le séminaire, ils avaient cette délivrance dans le regard qui rend tous les rêves réalisables, et pas seulement les rêves de voyage.

Seize «peureux» se sont réunis pendant un week-end dans une salle louée chez Starlink Aviation, au bout des pistes de l'aéroport Pierre-Elliott-Trudeau. Presque autant d'hommes que de femmes, des jeunes dans la vingtaine comme des plus âgés, dans les 40-50 ans. Ils étaient arrivés, avant l'heure prévue de 8h30, prêts pour ces deux journées. Ils en avaient assez de se donner rendez-vous avec la mort à chaque fois qu'ils prenaient l'avion, de noyer leur crainte du châtiment dans l'alcool et les médicaments, ou tout simplement d'éviter la condamnation au prix de devoir renoncer à leur liberté ou à ce poste de cadre demandant de nombreux voyages d'affaires.

Pour plusieurs, le déclencheur a été un vol tourmenté, un atterrissage difficile ou la traversée de fortes turbulences. Chez d'autres, on parvient difficilement à surmonter la perte de contrôle, la difficulté à faire confiance au pilote et à la mécanique, le manque de repères des vols de nuit ou l'absence de balises des vols transocéaniques. Mais derrière ces origines diverses se trouvent le même malaise ou le même inconfort, et le même désir de vaincre cette peur de l'avion, qui peut toucher jusqu'à quatre personnes sur dix.

Des séminaires

La rencontre est organisée par le Centre de recherche et de formation DePlour. Présidée par Marc-Antoine Plourde, commandant chez Air Canada, l'entreprise a été fondée en 1999 et a donné son premier séminaire en mars 2000. Aujourd'hui, neuf ans et 50 séminaires plus tard, son rayonnement s'étend jusqu'aux villes de Québec, de Montréal, d'Ottawa et de Toronto, au rythme moyen de six séminaires par année. S'ajoutent à l'offre de services des conférences sur demande, des programmes d'entreprise et des services sur mesure ou individualisés.

«Nos séminaires ont évolué. Nous en sommes à la quatrième adaptation. La formule actuelle ne va plus changer, quoique nous devrions davantage faire appel à Internet, notamment pour l'étape du questionnaire», a précisé Marc-Antoine Plourde. Cette étape du questionnaire, en permettant de cerner les éléments premiers ayant suscité la peur de l'avion, constitue le coeur ou la pierre angulaire de l'approche de DePlour. Lorsqu'il est rempli dès l'inscription, par Internet, un débroussaillage préalable rend l'intervention et les références lors du séminaire encore plus précises et plus efficaces.

Quant au nombre de participants, il peut être de «16, peut-être 20, pas plus, question de conserver une qualité de contact ou d'interaction», a souligné celui qui souhaiterait tenir le rythme de deux séminaires par mois, «idéalement».

Lors d'une rencontre individuelle, la discussion porte peu ou pas sur le domaine de l'aviation et l'a b c de l'aéronautique. On donne plutôt rapidement dans la psychologie, dans l'origine de la peur et dans la façon dont le cerveau développe et nourrit ses protections, son «garde du corps». La même approche prévaut durant le séminaire, quoique l'on mise ici sur une bonification venant de l'effet de groupe.

Pour l'occasion, Marc-Antoine Plourde — dans sa peau de pilote, mais aussi dans un rôle d'apprenti psychologue qu'il défend très bien — est accompagné de Marie-Ève Gélineau-Rabbath, psychologue. Diplômée de l'Université Laval, Mme Rabbath pratique depuis dix ans, auprès d'une clientèle adulte souffrant principalement de symptômes d'anxiété. Elle collabore également avec Médecins sans frontières et s'active en zones de guerre auprès de populations atteintes de problèmes aigus d'anxiété ou souffrant de chocs post-traumatiques.

La peur

On le voit, le ton est donné, on s'active autour de la peur, de la phobie. L'approche psychologique domine, le séminaire s'amorçant par un questionnaire visant à remonter à ces fameux éléments premiers. C'est à ce moment que la phrase est lancée: «Ce n'est pas l'avion qui fait que vous êtes ici.»

Les deux journées sont enrichies par le témoignage de George Plourde, père de Marc-Antoine et commandant retraité ayant la feuille d'érable d'Air Canada «tatouée sur le coeur». Le «jeune sage» de 74 ans ne rate pas un séminaire depuis 2000 et offre à la fois sa présence, son expérience et son accompagnement à qui veut bien en bénéficier. Le lendemain s'ajoute le témoignage d'un ancien «peureux» de l'avion, de l'un de ces participants qui composent la moyenne de réussite de près de 95 % évoquée par DePlour. Un voyageur autrefois crispé à son siège, en panique, limitant son rayon de déplacement à Cuba, aujourd'hui à la retraite, multiplie les voyages en Europe et rêve de la Chine, limité pour le moment dans l'accomplissement de ce rêve uniquement par le manque de fonds disponibles.

Entre les deux, Marie-Ève Rabbath travaille à la désensibilisation et à la présentation d'outils qui permettent de dire au «garde du corps» qu'il fait du bon boulot mais qu'il peut être parfois un peu trop zélé. On tombe dans le cas par cas, dans le respect et selon la volonté de chacun, le tout étant entrecoupé par deux médiations dans le ventre de la bête, dans un avion cloué au sol.

Ah oui, il est également question d'avions. De météo, de formations orageuses, de vents contraires, de turbulences, de portance, de cisaillement, de moteurs, de systèmes de navigation, de résistance des ailes, d'entretien... Marc-Antoine Plourde, le pilote cumulant 8000 heures de vol, parle aussi de l'écrasement des vols d'Egyptair, de Swissair, de l'incident du vol de Transat aux Açores, ou de cette descente rapide d'un gros porteur d'Air Canada secoué par les sillons d'un Boeing 747... Marc-Antoine Plourde, le psychologue officieux, répond aux questions techniques et pratiques des participants en les invitant à lier leur interrogation à ces fameux éléments premiers.

Le séminaire de deux jours prend fin par un vol, optionnel, de près d'une heure. Le trajet devait être Montréal-Mont-Tremblant, avec un «touch and go» à La Macaza. L'avion — un petit appareil de 16 places à turbo-propulsion — ayant décollé plus tard, la noirceur a transformé le trajet en un survol de Montréal suivi d'un déplacement le long de la rivière des Outaouais, coupé par un atterrissage et un redécollage à Dorval.

Une heure avant le vol, l'anxiété augmentait, sous l'action de l'imaginaire et de l'anticipation, Marie-Ève Rabbath abordant alors les 12-14 minutes que dure une crise de panique. Dans l'avion, l'émotion était palpable avant le départ, alors que seule la nervosité brisait le silence. À leur descente, les participants chiffraient leur état d'anxiété à zéro, deux ou trois (sur une échelle de dix) dans l'expectative d'un prochain vol. La fierté était palpable sur le tarmac.

Lorsqu'on a rendez-vous avec le courage et la détermination...