Une commission pour ne pas errer

Il y aurait entre 10 000 et 30 000 personnes itinérantes uniquement à Montréal.
Photo: Jacques Nadeau Il y aurait entre 10 000 et 30 000 personnes itinérantes uniquement à Montréal.

La Commission sur l'itinérance, qui a débuté ses travaux par une grosse semaine à Montréal, a déjà permis de souligner une problématique qui tendrait à prendre de l'ampleur: le financement des groupes qui viennent en aide aux plus démunis est dérisoire, tout comme le financement des logements sociaux et de l'accès aux services. La société québécoise devra peut-être elle aussi changer de mentalité, a-t-on entendu au cours des audiences publiques. Si les solutions existent, encore faut-il que la volonté politique soit au rendez-vous.

En mettant sur pied la Commission sur l'itinérance, Québec s'est fixé un objectif pour le moins ambitieux. Il n'existe en effet aucune statistique précise sur le nombre d'itinérants, les chiffres évoqués variant entre 10 000 et 30 000, seulement pour Montréal. Si ce nombre est assurément très élevé, il y a pire: les intervenants qui leur viennent en aide ont constaté que le phénomène tend à s'accroître et à toucher de plus en plus de jeunes, de femmes, d'immigrants et d'autochtones. Une réalité qu'on ne voyait pour ainsi pas il y a quelques années à peine.

Le Réseau d'aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM) résume la situation dans un document intitulé Comprendre l'itinérance: «Les personnes itinérantes rappellent que la santé et des conditions de vie décentes sont un privilège dans notre société. [...] Marginales, exclues et vulnérables, elles ont en outre comme malheur de refléter tout ce qu'on ne veut pas être, tout ce dont on a peur comme individu et comme société. Dans ce contexte, pour mieux se protéger, encore faut-il pouvoir rendre coupables de leur sort ces personnes au destin peu enviable.»

Il existe effectivement une très grande incompréhension du phénomène de l'itinérance, quand il ne suscite pas la crainte. Les membres de la Commission sur l'itinérance espèrent d'ailleurs bien contribuer à dissiper ce malaise collectif. Dans un communiqué on ne peut plus optimiste, diffusé quelques jours avant le début des audiences publiques, ils affirmaient ainsi vouloir «alimenter la réflexion sur cette problématique et formuler des recommandations au gouvernement en vue de l'adoption d'une future politique à son égard».

Des résultats ?

Pour y parvenir, ils comptent dresser un portrait global couvrant «l'ampleur de l'itinérance, son état dans les régions du Québec et la coordination des actions des différents ministères impliqués». Tout cela pour arriver, au final, avec des solutions. «La tenue de cette consultation, dans plusieurs villes du Québec, est un projet exceptionnel qui traduit la volonté commune des députés d'agir en matière d'itinérance, a d'ailleurs déclaré le président de la Commission des affaires sociales, Geoffrey Kelley. À nous tous, parlementaires, intervenants, citoyens, de trouver les solutions pour prévenir et enrayer ce phénomène si complexe, dont la pauvreté n'est pas l'unique cause.»

Si plusieurs craignent que le rapport que les parlementaires produiront se retrouve sur une tablette, surtout en cas de déclenchement d'élections provinciales, le coordonnateur du RAPSIM, Pierre Gaudreau, laisse la chance au coureur. «Il n'y a pas de garantie qu'il y aura des résultats, mais c'est bien parti. La tenue d'une telle commission parlementaire, compte tenu de son ampleur, va permettre d'identifier des problèmes dans l'action gouvernementale.»

«La question du financement des groupes sociaux reviendra elle aussi, mais il n'y aura pas que ça», estime-t-il. Surtout, «on devrait dégager la nécessité d'une action globale du gouvernement sur l'itinérance. C'est quelque chose qu'on n'entendait pas il y a quelques années à peine». Au-delà des mots, Québec devra toutefois prouver qu'il a l'intention d'agir rapidement. «On ne veut pas attendre dix ans avant qu'il y ait des réponses», prévient M. Gaudreau.

Problèmes multiples

Si la question de la réelle volonté politique demeure entière, les problèmes à résoudre, eux, ont été clairement exposés cette semaine à grands renforts de mémoires très étoffés. Les dizaines de personnes entendues par les députés des trois partis présents à l'Assemblée nationale ont effectivement pu mettre en lumière une série de priorités auxquelles le gouvernement devrait s'attaquer.

Le financement, bien sûr, nerf de la guerre pour les organismes qui viennent en aide au quotidien aux Québécois qui vivotent dans la plus grande précarité qui soit. Le cas de l'Accueil Bonneau, institution plus que centenaire, est particulièrement éloquent. «On peine à maintenir un budget équilibré», a ainsi fait valoir soeur Aurore Larkin, directrice générale de l'Accueil Bonneau. Une situation qu'elle attribue à l'inaction de Québec. «Le gouvernement a tendance à laisser au secteur privé et aux grands philanthropes le soin de financer les organismes. Résultat, ceux-ci souffrent d'un sous-financement chronique, comparativement à des domaines comme la santé ou l'éducation.»

Sur un budget annuel total de 1,8 million, l'organisme touche en à peine 140 000 de Québec, soit 7 % du montant au minimum requis. Mme Larkin évalue qu'il faudrait plutôt recevoir 450 000 $. Elle prédit d'ailleurs un déficit de 200 000 $ uniquement pour 2008. On compte en outre beaucoup sur des religieuses bénévoles pour offrir ses services. Or, sept d'entre elles sont âgées et doivent se retirer sous peu, ce qui obligera à embaucher des employés salariés. Ces départs occasionneront une augmentation des dépenses de 500 000 $, selon Aurore Larkin. L'automne dernier, l'Accueil Bonneau s'était déjà associé à Mission Old Brewery et à la Mission Bon Accueil pour tirer la sonnette d'alarme, réclamant 3,7 millions supplémentaires à Québec. Ils avaient finalement reçu 1 million, en guise de dépannage. La Ville, dans son mémoire, a estimé les besoins à 12 millions, uniquement pour l'aide aux refuges et aux organismes.

Par ailleurs, tous les organismes qui ont défilé devant la Commission sur l'itinérance éprouvent à divers degrés des difficultés financières. Par exemple, l'organisme Cap Saint-Barnabé, qui oeuvre dans Hochelaga-Maisonneuve, doit tout bonnement faire preuve d'une débrouillardise extrême. «On doit parfois utiliser ma carte de crédit», a laissé tomber sa directrice, Jeannette Bouffard. Au nom du Refuge des jeunes de Montréal, Dan Bigras a aussi rappelé que le manque d'intervenants nuit à la réinsertion des jeunes qui ont accès à un logement social, parce qu'ils n'ont pas le soutien dont ils ont besoin.

La question des logements sociaux, justement, serait des plus prioritaires, si on en croit les doléances formulées par les divers groupes. Ces logements représentent souvent un premier pas vers une plus grande stabilité et la réinsertion sociale, surtout si la démarche s'accompagne d'un soutien communautaire. Cette aide signifie que les personnes ont droit à un accompagnement, tant pour développer le réflexe de payer leurs factures que pour trouver de l'aide psychologique ou médicale. La directrice du Refuge des jeunes, France Labelle, a d'ailleurs témoigné de nombreuses expériences heureuses de jeunes qui ont ainsi pu commencer à reprendre leur vie en main.

Or, uniquement à Montréal, le RAPSIM juge qu'il faudrait près de 2000 logements sociaux de plus par année. Le dernier budget provincial en prévoyait environ 1000, mais avec une enveloppe insuffisante — 500 000 $ — pour le soutien communautaire, selon Pierre Gaudreau. La Ville de Montréal a également demandé que Québec débloque 50 millions sur quatre ans pour le financement du programme Accès Logis, en plus de 5 millions par an pour le soutien communautaire dans les logements sociaux.

Soins et compréhension

L'accès à des soins de santé serait bien souvent primordial pour les citoyens qui sont toujours dans la rue et qui sont confrontés à des conditions de vie très précaires. L'organisation Médecins du monde a pourtant constaté que la situation est désastreuse à ce chapitre. En raison des conditions dans lesquelles elles survivent et du regard négatif, voire réprobateur, que le système porte sur elles, les personnes itinérantes retardent souvent le moment où elles consultent un médecin: c'est alors en état de crise qu'elles se présentent dans les urgences et les autres services de santé.

Le recours tardif aux soins conduit souvent à des hospitalisations qui auraient pu être évitées et occasionne des coûts considérables pour notre système de santé, a expliqué son porte-parole, le Dr Nicolas Bergeron. «C'est le cas par exemple de maladies chroniques fréquentes chez les itinérants les plus âgés et les autochtones [diabète, haute pression artérielle, maladies pulmonaires] qui sont souvent mal traitées et dont les complications entraînent une perte d'autonomie et des hospitalisations de plus longue durée.» Pour remédier à ce problème, il croit qu'il faut «sensibiliser et outiller par des formations adaptées les professionnels de la santé pour mieux comprendre les diverses réalités» afin d'apporter une réponse plus appropriée à leurs besoins.

Si le personnel du milieu de la santé peine à composer avec ce genre de cas, habituellement lourds et complexes, les groupes venus présenter leurs mémoires ont surtout insisté sur la difficile relation avec les forces policières. Dan Bigras l'a démontré, multiples contraventions onéreuses à l'appui. Ce jeune, par exemple, qui aurait «entravé la circulation des piétons» ou «utilisé le mobilier urbain à une autre fin que celle à laquelle il est destiné». Quand ce n'est pas cet autre qui se trouve avec une liasse de contraventions pour «flânage», pour avoir «rôdé» ou craché par terre. Selon lui, cette judiciarisation, véritable tentative de «nettoyage social», doit cesser.

Agir en amont

Pour s'attaquer aux multiples obstacles quotidiens auxquels sont confrontées ces personnes totalement démunies, le RAPSIM insiste par ailleurs sur la nécessité d'adopter une Politique globale en itinérance. «Si l'on veut réduire l'itinérance, il ne suffira pas de répondre aux besoins des personnes qui sont sans-abri, mais il faudra agir sur les causes qui entraînent des personnes à la rue», a expliqué son porte-parole, Pierre Gaudreau. Pour le RAPSIM, une telle politique devrait prévoir des «réponses structurantes» pour réduire l'itinérance, dont un plan de relance pour le logement social, le rehaussement des prestations de sécurité de revenu, des mesures pour améliorer l'accès aux services et la consolidation du financement des organismes.

Il reconnaît qu'un tel train de mesures serait coûteux. «Il y a des investissements importants à faire pour réduire la pauvreté, par exemple en offrant aux gens un revenu décent. Mais nous ne sommes pas gênés de le demander, parce qu'il s'agit de créer un lien commun et d'accroître la richesse collective, et pas seulement la richesse individuelle et les écarts de richesse.» Comme le demande Nicolas Bergeron, de Médecins du monde: «Est-ce qu'on a les moyens de ne pas les soigner, ou de ne pas avoir une politique en itinérance?» La question est posée. À la commission d'y répondre.