Une planète en danger - Que faire avec quatre milliards de tonnes de déchets par année?

Une femme attache un sac de déchets qu’elle a récupérés dans le dépotoir d’Olusosun, au Nigeria. On gaspille beaucoup moins dans les pays pauvres et on récupère tout ce qu’on peut de façon artisanale.
Photo: Agence Reuters Une femme attache un sac de déchets qu’elle a récupérés dans le dépotoir d’Olusosun, au Nigeria. On gaspille beaucoup moins dans les pays pauvres et on récupère tout ce qu’on peut de façon artisanale.

Impossible d'imaginer ce que représentent quatre milliards de tonnes de déchets. Toutefois, une chose est certaine: gérer tout cela de façon intelligente et écologique constitue un défi de taille. Et, évidemment, chaque pays a ses réalités particulières et ses façons de fonctionner... plus ou moins efficaces!

Quatre milliards de tonnes de déchets, c'est du sérieux. Surtout que l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) prévoit que cette quantité devrait avoir augmenté de 40 % en 2020. Des conséquences économiques et écologiques

inimaginables. Pour réduire la quantité des matières résiduelles destinées aux sites d'enfouissement et aux incinérateurs, certains pays ont légiféré, d'autres se sont fixé des objectifs et d'autres n'ont rien fait du tout.

Toutefois, une chose est certaine aux yeux de Rosa Galvez, professeure au département de génie civil de l'université Laval et spécialiste de l'environnement, c'est que si on veut régler le problème de gestion des matières résiduelles, on devra s'attaquer à la source du problème: la consommation de produits.

«L'un des grands problèmes, c'est que, avant d'être mis en marché, les divers produits de consommation ne sont pas soumis à des examens de toxicité. On ne regarde pas non plus l'énergie qui a été consommée pour les produire, ni la matière utilisée ou même le besoin qu'ils viennent combler, pour déterminer en fait si ces produits ont véritablement leur raison d'être. Si on faisait tout ça avant de mettre un produit sur le marché, on remarquerait de grands impacts sur la quantité de déchets produits», affirme-t-elle, ajoutant que le citoyen doit aussi apprendre à consommer de

façon responsable.

Penser la réutilisation, repenser le recyclage

De plus, avant de penser aux technologies de pointe pour valoriser les déchets, Rosa Galvez est convaincue que le monde doit encore mieux organiser la réutilisation et la récupération des déchets. S'il y a une Bourse de carbone, il devrait aussi y avoir une Bourse des déchets, selon la spécialiste.

«Mon déchet devient une ressource pour toi: voilà le concept, explique-t-elle. Et on parle ici de réutilisation sans transformation, alors c'est vraiment écologique. Il y a déjà eu des initiatives d'organisation dans le domaine, mais c'est demeuré artisanal et peu efficace. Pourtant, un tel concept devrait être encouragé et développé par les autorités des différentes régions du monde.»

Le recyclage, bien qu'il soit très développé dans certains pays, comme le Canada, a pourtant ses contradictions. D'après Mme Galvez, il faudrait le repenser.

«Savez-vous qu'il y a un grand marché de vente de métaux recyclables de l'Amérique du Nord vers la Chine qui, par manque de matériaux, achète ça à fort prix? Le gros problème, c'est que le recyclage n'est pas pensé en fonction de l'environnement et de l'énergie qu'on dépense pour recycler les matériaux. C'est le marché qui contrôle le recyclage.»

L'enjeu de l'espace disponible

L'Europe, en raison de son manque d'espace criant, a dû réduire la quantité de ses déchets destinés à l'enfouissement. En effet, l'Union européenne a imposé à ses pays membres, en 1999, une diminution de leur quantité de déchets biodégradables stockés. «La décharge dans les sites d'enfouissement y est donc à la baisse; par contre, beaucoup de déchets sont envoyés à l'incinérateur», indique Mme Galvez.

Cette technique est contestée parce qu'elle envoie ses imbrûlés à l'enfouissement et qu'elle rejette dans l'atmosphère des dioxines — agents cancérigènes connus — que l'on retrouve ensuite dans la chaîne alimentaire. De plus, comme la composition des déchets est mal connue, il est difficile d'évaluer la quantité de chaleur qui sera produite par l'incinération avant d'être ensuite transformée en énergie.

Au Canada, si les incinérateurs ne sont pas très à la mode, les sites d'enfouissement sont nombreux en raison de l'espace disponible. «On se retrouve d'ailleurs avec beaucoup de lixiviat qui est très contaminé, mais on continue quand même d'enfouir et d'enfouir! Au moins, le recyclage est très avancé», remarque Mme Galvez.

Il existe évidemment des procédés technologiquement plus

efficaces, comme la gazéification, mais ils sont très coûteux. L'Europe, comme le Canada, hésite à aller de l'avant. «On pourrait aller vers la gazéification, mais, en plus d'être très dispendieuse, elle a besoin de beaucoup d'énergie pour fonctionner. Pour que ce genre de technologie soit intéressante, on doit arriver à réduire les déchets à la source et à les trier de façon efficace pour qu'on gazéifie seulement les déchets qu'on ne peut pas réutiliser, recycler ou composter», affirme Mme Galvez.

Pays pauvres, autres réalités

Si l'Europe fait face à des réalités différentes de celles du Canada, c'est aussi le cas des pays en développement et émergents. Et, lorsqu'il est question de matières résiduelles, il faut être prudent.

«On ne peut pas dire à la Chine, au Mexique ou à l'Inde, qui se sont toujours privés de l'abondance que nous avons depuis longtemps, de diminuer leur consommation et leur production de déchets», affirme Mme Galvez.

«De plus, il faut bien comprendre que les habitants des pays pauvres n'ont pas les moyens de gaspiller et de jeter autant que nous le faisons», indique pour sa part Alfred Jaouich, professeur et directeur du département des sciences de la Terre et de l'atmosphère de l'UQAM.

Rosa Galvez est du même avis. «Comme on gaspille évidemment beaucoup moins dans les pays pauvres et qu'on réutilise et récupère tout ce qu'on peut de façon artisanale, beaucoup moins de déchets se retrouvent dans les sites d'enfouissement.»

Et, en raison du climat, c'est très facile pour les citoyens de faire du compost. «Avec la chaleur, la matière organique se décompose très rapidement en compost, alors c'est très intéressant pour les paysans des pays pauvres de s'en servir pour fertiliser leur terre», explique M. Jaouich.

Si les pays en développement ont l'avantage de pouvoir compter sur des citoyens actifs en matière de réutilisation, de recyclage et de compostage, par contre, ils sont souvent dépourvus d'une véritable réglementation dans le domaine de la gestion des matières résiduelles. Ce qui demeure inquiétant, surtout lorsqu'on pense aux nombreux déchets industriels qui sont déversés dans les eaux sans traitement. Mais ce n'est pas tout.

«J'ai visité des sites d'enfouissement au Chili dernièrement, indique Mme Galvez. J'ai vu des gens arroser les déchets d'effluents agricoles pour que le site d'enfouissement dégage encore plus de méthane — un puissant gaz à effet de serre — qu'ils récupèrent par la suite pour produire de l'énergie. Or tout cela est fait de façon artisanale, sans système étanche, donc il est bien évident qu'une partie du méthane produit va directement dans l'atmosphère. Ici, ce serait complètement illégal de poser un tel geste.»

Le syndrome du «pas dans ma cour»

Le Québec peut donc jouir d'une certaine réglementation en matière de gestion des matières résiduelles, d'un système de recyclage organisé, mais, en ce qui a trait aux matières organiques, la province stagne. «Le gouvernement est mal pris, affirme M. Jaouich. Il y a une véritable levée de boucliers des citoyens qui ne veulent pas voir s'installer une usine de compostage dans leur voisinage et devenir ainsi le dépotoir de la région, avec les désagréments que cela implique. Alors, rien ne bouge depuis des années.»

Pour sortir de ce cul-de-sac, M. Jaouich croit que le gouvernement n'a d'autre possibilité que de se tourner vers des solutions locales. «Il faut penser à des petites installations qui ne seraient pas trop dérangeantes et, de toute façon, qui seraient présentes dans chaque quartier, alors on éviterait les levées de boucliers. Pour les résidus ultimes, on devrait se tourner vers des technologies de valorisation efficaces qui gèrent de petites quantités de déchets.»

Un autre avantage de ces solutions à petite échelle, d'après le spécialiste: les normes d'implantation sont moins sévères que lorsqu'il est question d'un mégaprojet. «Ainsi, les quartiers pourraient éviter des années de négociations avant de passer à l'action.»

Payer pour jeter ?

Pour sa part, Mme Galvez en vient à se poser la question suivante: pourquoi on ne paye pas pour ce qu'on jette? «Il y a de très bons exemples qui fonctionnent en Europe et aux États-Unis, mais ici, on n'ose pas! Pourtant, lorsqu'on touche directement au portefeuille des gens, ils ont vraiment tendance à réduire leur production de déchets.»

Elle croit aussi que le gouvernement doit aller de l'avant en matière de compostage. «On ne réussira jamais à atteindre nos objectifs de réduction de matières enfouies si on ne s'attaque pas aux déchets organiques. Si on remet ça entre les mains des citoyens, plusieurs, même certains très sensibilisés, abandonneront par manque de temps. Je le sais, ce fut mon cas! Ce sont les municipalités qui doivent s'occuper du compostage, et vite! C'est bien la moindre des choses que les pays riches qui consomment beaucoup prennent la voie de la valorisation, après, bien sûr, avoir fait les efforts de réduction nécessaires.»

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Collaboratrice du Devoir