La réserve Matane sous la coupe des forestiers

C'est ce que révèle le «dossier noir» publié hier par Nature Québec et la Fédération des chasseurs et pêcheurs du Québec.

Devant la transformation radicale de cette «réserve faunique» en réserve de résineux pour l'industrie forestière, les deux groupes lancent un cri d'alarme:«Cette situation, écrivent-ils en conclusion de leur dossier noir, engendre une crise environnementale dans les réserves fauniques. Le cas de la réserve de Matane, le fleuron des réserves fauniques, est particulièrement dramatique. Les pratiques utilisées actuellement par l'industrie forestière, et approuvées par le ministère des Ressources naturelles et de la Faune (MRNF), détériorent à ce point les habitats fauniques qu'elles menacent la viabilité écologique de cette réserve. Elles dégradent profondément la capacité de support de ce milieu pour la faune, en particulier pour l'orignal. C'est une catastrophe environnementale en devenir.»

Quatre constats ressortent du dossier noir publié hier.

D'abord, l'habitat traditionnel de cette réserve, qui explique les concentrations d'orignaux pratiquement sans équivalent ailleurs au Québec, y est constitué d'une forêt mélangée naturelle que les forestiers sont en train de transformer en monoculture d'épinettes noires, une espèce sans intérêt pour notre plus grand cervidé.

De plus, le couvert forestier dont les orignaux ont besoin pour se rafraîchir en été et s'abriter en hiver est l'objet de «coupes abusives» qui décapent littéralement plaines et montagnes avec quelques minces bandes entre les secteur rasés, situation digne des pires séquences de L'Erreur boréale. Cette transformation de l'habitat naturel de la réserve — malgré les mises en garde de la Société des établissements de plein air du Québec (Sépaq) qui la gère — menace jusqu'au fragile troupeau de caribous de la Gaspésie en raison des coupes à blanc que Québec a autorisées dans le haut du massif des Chic-Chocs, favorisant par le fait même leur prédation.

Enfin, les travaux de cette foresterie productiviste portent durement atteinte aux «paysages incomparables» du haut massif des Chic-Chocs, coupes à blanc qui portent aussi atteinte au potentiel touristique d'une des destinations de randonnée parmi les plus prisées de l'est de l'Amérique du Nord.

Ces coupes dévastatrices, précise le dossier noir des deux groupes environnementaux, ont été autorisées pour les cinq prochaines années en contravention des objectifs de protection prioritaire de la faune qui devrait encadrer la foresterie dans une réserve «faunique» et en contravention, insistent-ils, des principes de la gestion écosystémique que le MRNF a pourtant officiellement adoptés.

La façon de faire des industriels, qui déblaie avec une pelle-râteau la végétation en place avant de replanter des épinettes, s'accompagne ensuite d'une coupe dite en «éclaircie précommerciale» qui vise à éliminer toute végétation diversifiée, celle dont les orignaux ont besoin. Cette méthode élimine environ 80 % des plantes alimentaires des grands cervidés. Ces coupes couvrent déjà plus de 15 % de la réserve et vont se poursuivre pendant le reste du plan quinquennal.

Selon les données recueillies par les ingénieurs forestiers à l'origine de ce dossier, les contribuables québécois ont financé à hauteur de 500 000 $ cette dévastation d'une des plus belles réserves fauniques du Québec.

Le dossier noir perçoit aussi dans cette situation, qui gagne d'autres réserves fauniques, un effet pervers de «l'intégration du secteur faune au MRNF». Dans un ministère distinct, soutiennent les deux groupes, les biologistes et gestionnaires de la faune auraient réagi avec force et mobilisé les acteurs fauniques avant que les dégâts n'atteignent une telle ampleur. Placés par le gouvernement Charest sous la coupe des forestiers, qui sont aujourd'hui leurs patrons, les services fauniques sont désormais muselés et ils assistent impuissants à un aménagement anti-écosystémique des forêts au coeur de biotopes où les principes de conservation devraient encadrer l'exploitation économique de façon beaucoup plus serrée que dans les forêts ordinaires.

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