En quête d'accomplissement

«On a besoin du regard des autres. On a besoin de patrons et de collègues de travail qui restent suffisamment longtemps en poste pour être en mesure d’apprécier la véritable valeur de son travail. On a aussi besoin d’un entourage qui valorise ce
Photo: Jacques Nadeau «On a besoin du regard des autres. On a besoin de patrons et de collègues de travail qui restent suffisamment longtemps en poste pour être en mesure d’apprécier la véritable valeur de son travail. On a aussi besoin d’un entourage qui valorise ce

Qu'est-ce que réussir sa vie? Son éducation? Ses amours? Jusqu'à samedi, l'équipe du Devoir vous présente une synthèse d'observations recueillies sur sept volets d'un même thème: qu'est-ce qu'une vie réussie? Afin d'alimenter la réflexion, nous avons demandé à la firme Léger Marketing de sonder le coeur des Québécois dans une grande enquête nationale. Aujourd'hui, nous nous interrogeons sur un enjeu qui prend beaucoup de place pour chacun d'entre nous: qu'est-ce qu'une vie professionnelle réussie?

Au moment de prendre sa décision, Dominic Samson avait abandonné le cégep depuis longtemps et avait déjà été, tour à tour, plongeur dans un restaurant, programmeur-monteur en multimédia, tourneur de boulettes chez Burger King, monteur pour les grandes chaînes de télévision et superviseur à Revenu Canada. «À 24 ans, j'ai décidé de prendre ma retraite à tout jamais des emplois que je n'aimais pas», raconte-t-il.

Maintenant âgé de 31 ans, il vient de terminer une formation de menuisier-charpentier et a pour la première fois l'impression d'avoir enfin trouvé ce qu'il cherchait. «Le salaire et les conditions sont déjà bien et vont rapidement augmenter. Mais ce que j'aime par-dessus tout, c'est le côté humain. J'ai du fun avec les gens avec qui je travaille, je n'arrête pas d'apprendre, je m'ennuie au bout de deux jours de congé... J'ai l'impression d'avoir trouvé ma place.»

Dominic Samson n'est pas le seul à dire que ses conditions de travail se sont améliorées au cours des 10 dernières années. Presque la moitié (45 %) des travailleurs québécois affirment la même chose, selon un sondage Léger Marketing-Le Devoir. Cela est encore plus vrai chez les femmes (49 %) que chez les hommes (41 %), chez les habitants de la région de Québec (62 %) que ceux de Montréal (46 %) ou de l'ouest de la province (31 %), ou encore chez les jeunes (63 % chez les 25-34 ans) que chez leurs aînés (33 % chez les 55-64 ans).

Mieux ou pas?

«Dans les cas des plus jeunes, il est assez logique qu'ils aient tendance à dire que leur situation s'est améliorée, ils commençaient leur carrière», commente celui qui a coordonné l'enquête d'opinion, Mathieu Gagné. La bonne humeur de la région de Québec tient peut-être à son taux de chômage, qui se maintient à un plancher record, poursuit le directeur de rechercher chez Léger Marketing, alors que la morosité des gens de l'Outaouais viendrait des difficultés de ses secteurs industriel et agricole. Quant aux femmes, il ne fait pas de doute qu'elles ont continué de gagner du terrain en terme de revenus et de conditions de travail au cours des dernières années (voir autre texte en page A 4).

«Ces résultats peuvent aussi être lus autrement, c'est-à-dire que plus de la moitié des Québécois estiment que leurs conditions sont restées les mêmes ou se sont détériorées ces dernières années, note le spécialiste en économie du travail à l'Université du Québec à Montréal (UQAM), Philip Merrigan. C'est quand même préoccupant quand on pense que cette période a été marquée par un niveau de croissance historique au Québec.»

La baisse marquée du taux de chômage tend à confirmer cette affirmation. Son niveau est passé d'une moyenne annuelle de 11,4 %, en 1997, à 7,2 %, en 2007, et ce taux n'était toujours que de 7,4 % le mois dernier. Il faut dire que les revenus d'emplois n'ont pas connu la même augmentation. En 2007, la rémunération moyenne des salariés québécois s'élevait à 35 734 $ par an, soit 25 % de plus que dix ans auparavant. Cela n'équivaut même pas à une augmentation de 0,5 % par année lorsque l'on tient compte de l'appréciation du coût de la vie (+ 21,6 %) durant la même période.

L'importance de la formation

L'amélioration des revenus des travailleurs dans une économie découle largement de l'augmentation de la productivité, explique l'économiste Philip Merrigan. Cette productivité dépend elle-même fortement du niveau de formation et de qualification des travailleurs. «C'est pour cette raison que le problème du décrochage scolaire est tellement préoccupant au Québec, s'exclame-t-il. Les moyennes cachent des écarts grandissants entre les personnes qui disposent de compétences professionnelles très recherchées et celles dont les revenus et les conditions de travail stagnent ou se dégradent sous l'effet de la concurrence internationale.»

Dubravka Lukacic-Hodzic était professeure de physique et de mathématique aux niveaux primaire et secondaire lorsque la guerre lui a pris son mari et l'a forcée à fuir la Bosnie avec ses deux jeunes ados vers le Québec, en 1995. Elle a d'abord appris le français et travaillé comme aide-soignante auprès de personnes âgées pour gagner sa vie. «La première chose que je recherche, dans un travail, est la sécurité financière, dit la femme de 45 ans qui habite Québec. Tout ce que j'ai fait, je l'ai fait pour mes enfants: pour qu'ils aient un toit, de la nourriture, des vêtements, qu'ils puissent aller à l'école. Mais j'ai toujours voulu aussi pouvoir me réaliser personnellement.»

Cela l'a amenée à retourner à l'école pour apprendre l'informatique. Elle a ensuite décroché un stage à la Ville de Québec, où on l'a tellement aimée qu'on l'a gardée. Aujourd'hui, ses deux enfants sont à l'université et elle envisage un autre retour aux études pour parfaire ses compétences de formatrice auprès du personnel de la ville. «J'ai été chanceuse. Mon équipe de travail est extraordinaire. Elle est devenue ma deuxième famille.»

La quête de reconnaissance

Les nouvelles technologies ne mènent pas toujours à des expériences aussi positives. Loin de nous apporter la société des loisirs, comme on l'avait déjà promis, elles ont, au contraire, contribué à une intensification et une dégradation du travail ces 10 ou 15 dernières années, observe la titulaire de la Chaire de recherche sur l'intégration au travail de l'Université Laval, Louise Saint-Arnaud. Animées par la quête incessante d'efficacité, les organisations mettent en place des systèmes informatiques ainsi que des modes de gestion qui visent à réduire au minimum leur nombre d'employés et à utiliser au maximum le temps de travail de ceux qu'ils ont. «On pouvait avoir auparavant 43 secondes de temps occupé par minute de travail, et c'est pratiquement rendu à 57 secondes. On commence même à parler de la minute de 120 secondes.»

Cette façon de fonctionner ne permet plus aux travailleurs de s'aider entre eux. Au contraire, la facilité avec laquelle l'informatique permet de découper leurs responsabilités en une série de petites tâches, et de produire ensuite des statistiques sur leur rendement, encourage la compétition entre eux et mène à une évaluation étroite de leur performance. «Le problème avec ces méthodes, dit la psychologue du travail, c'est que pour bien faire son travail, il ne suffit pas seulement d'accomplir la liste des tâches pour lesquelles on est payé. Même sur la chaîne de montage, il faut aussi s'investir, réfléchir, inventer, réorganiser.»

Les travailleurs ne déploient généralement pas tous ces efforts seulement pour l'argent et les congés payés, poursuit l'experte. Il le font pour le sentiment d'accomplissement personnel. «Mais ce sentiment d'accomplissement, on ne peut pas se le donner soi-même, dit-elle. On a besoin du regard des autres. On a besoin de patrons et de collègues de travail qui restent suffisamment longtemps en poste pour être en mesure d'apprécier la véritable valeur de son travail. On a aussi besoin d'un entourage qui valorise ce que l'on fait.»

C'est cette quête d'accomplissement de soi et de reconnaissance qui explique pourquoi, par exemple, des médecins bien payés, mais critiqués de toutes parts, sont tellement déprimés, dit Louise Saint-Arnaud. C'est aussi pourquoi beaucoup de jeunes qui débarquent dans des entreprises en perpétuel changement organisationnel y trouvent si peu de plaisir. Ou encore pourquoi des gens arrivés à la retraite n'ont que le désir de se retrouver rapidement un emploi.

De ce point de vue, il lui apparaît symptomatique qu'après la vie amoureuse et familiale (68 %), ce soit les loisirs et les passions personnelles qui soient arrivés en deuxième (avec 18 %), et non pas le travail (seulement 6 %), à la question du sondage Léger Marketing-Le Devoir sur ce à quoi les Québécois accordent le plus d'importance. «Cette priorité à la vie familiale et affective est parfaitement normale, dit la chercheuse. Mais quand on sait la place que prend le travail dans notre vie, on ne peut pas s'empêcher de penser que ça devrait ensuite être là que les gens cherchent le plus à s'accomplir.»

Grosse retraite

«J'ai beaucoup travaillé depuis le début de ma retraite», dit justement Marthe Van Neste, une ancienne directrice d'écoles de Québec. Officiellement au repos depuis 9 ans, cette femme de 70 ans a commencé sa retraite en devenant chargée de cours à l'Université de Sherbrooke avant d'être enrôlée par le ministère de l'Éducation pour sa fameuse réforme scolaire. L'apparition d'un cancer, il y quelque mois, a à peine réussi à la ralentir.

«Le travail, pour moi, n'a jamais été une punition, mais je n'ai pas toujours eu l'ambition de réussir ma carrière, dit cette mère de trois enfants qui a complété deux baccalauréats et un MBA. Cela m'est venu quand je suis passée de l'enseignement à la direction d'école et que j'ai eu l'impression de trouver mon créneau.»

Elle se dit d'accord avec le directeur du Musée des beaux-arts du Canada, Pierre Théberge, qui disait, samedi dans Le Devoir, que «le succès se mesure aux traces laissées avec et pour les autres». «Je pense, moi aussi, que le sentiment de réussite professionnelle vient presque toujours de ce que l'on fait avec les autres, et je remercie le ciel de m'avoir toujours permis de travailler avec des équipes sensationnelles.»

Elle dit comprendre le désarroi des jeunes enseignants devant la complexité de leur tâche. Elle se désole d'en voir plusieurs quitter la profession après quelques années seulement. Elle ne croit pas cependant que les jeunes soient moins animés que leurs aînés de l'ambition de réussir leur vie professionnelle. «C'est vrai que les jeunes sont plus exigeants, et ils ont raison. Ils ne sont pas obligés de faire les vies de fou que l'on a faites. Mais je crois aussi qu'ils sont assez intelligents pour voir que le sentiment d'accomplissement est important aussi. Ils veulent un travail où ils se sentent utiles et dans lequel ils vont investir l'énergie nécessaire quand ça en vaut la peine.»

À voir en vidéo