La grande frustration

Des rapports complexes entre les immigrants et leur société d'accueil conditionnent la réussite de l'intégration au Québec. Comment faire pour leur faciliter l'accès à des postes correspondant à leurs compétences? Comment les Québécois jugent-ils les capacités d'adaptation des nouveaux arrivants?

Quand elle y repense, elle a toujours un petit pincement au coeur. Arrivée du Liban il y a 20 ans avec son mari et trois enfants, Nahid Aboumansour n'aura finalement jamais pu pratiquer sa profession d'architecte. Après avoir pris quelques cours, dont un de français, elle s'est plutôt lancée dans les affaires et son mari aussi même s'il était... chirurgien. «On n'a jamais senti aucune ouverture. Ni de la part du gouvernement ni des corporations», déplore-t-elle. «On pressentait déjà une pénurie de main-d'oeuvre. Le problème aurait pu être réglé en engageant des médecins venus d'ailleurs.»

Depuis 13 ans, Nahid Aboumansour est à la tête de Petites-Mains, un organisme de réinsertion sociale qui forme chaque année environ 60 femmes immigrantes, notamment en couture industrielle. Dans ses locaux du boulevard Saint-Laurent, il n'est pas rare qu'elle y entende les commentaires et les plaintes des immigrants. «La grande frustration, c'est la reconnaissance du diplôme», affirme-t-elle.

Depuis quelque temps, ce sempiternel problème revient chaque fois que se rouvre le débat sur l'intégration. Pour Jean Renaud, sociologue à l'Université de Montréal, il n'est pas le seul. Les examens d'appoint sont très difficiles. Même des personnes ayant des formations équivalentes dans leur pays d'origine peuvent échouer en raison des particularités locales. «La formation des médecins en France n'est pas moins bonne qu'en Amérique du Nord, mais notre système d'évaluation est nord-américain. Ils doivent s'adapter», note-t-il.

La profession

Le problème des ordres professionnels, qui protègent leur chasse gardée, est souvent évoqué pour expliquer la difficulté de trouver un emploi. Pourtant, selon Jean Renaud, moins de 20 % des nouveaux arrivants ont des professions régies par des ordres. Dans plusieurs cas, un immigrant ne peut pas avoir le titre, mais peut au moins obtenir la certification et le droit de pratique, comme un psychothérapeute par exemple.

Là où ça se corse, dit M. Renaud, c'est quand «des praticiens dorment sur leur société restreinte pour en tirer des avantages». Un problème qui devrait se régler assez rapidement devant la pénurie grandissante de main-d'oeuvre, croit-il. Déjà, la ministre de l'Immigration et des Communautés culturelles semble avoir entendu l'appel. Lundi, Yolande James annonçait la signature de dix nouvelles ententes entre le gouvernement du Québec et différents ordres professionnels, dont celui des pharmaciens et des psychologues. Trente des 45 ordres professionnels ont conclu des ententes du même type avec le gouvernement depuis 2003.

Pour prévenir le taux élevé de chômage chez certaines communautés de nouveaux arrivants — parfois deux fois plus élevé que la moyenne —, l'immigration doit-elle alors être choisie en fonction des domaines professionnels où il y a pénurie de main-d'oeuvre? Non, affirme M. Renaud. «Même si on identifie les besoins du marché, ça prend tellement de temps avant qu'une personne puisse quitter son pays pour immigrer que les besoins ont disparu, explique-t-il. L'idée a toujours été d'accepter des immigrants "adaptables".»

Discrimination positive ?

Les récents événements de Montréal-Nord ont montré les ratés du modèle québécois d'intégration. Taux de chômage trop élevé dans les communautés immigrantes, manque de modèles pour les jeunes... À la suite de la mort du jeune Fredy Villanueva, beaucoup ont remis en question les méthodes d'intervention de la police, mais également sa couleur... trop blanche. D'après les données de 2007, les policiers permanents issus des minorités visibles ne comptent que pour 6 % des effectifs du Service de police de la Ville de Montréal, soit beaucoup moins qu'à Toronto ou Vancouver. La métropole compte pourtant plus d'un quart d'immigrants.

De son côté, lorsque Nahid Aboumansour allume sa télévision pour regarder le bulletin de nouvelles, elle s'étonne encore de ne pas voir autre chose que des Québécois de souche. «J'aimerais beaucoup regarder un visage qui me ressemble, admet-elle. Ça donne espoir et nous montre qu'on peut y arriver. C'est ce que je dis aux femmes immigrantes. Mais il faut leur donner une chance.»

Pour certains, ça peut vouloir dire soutenir des programmes de discrimination positive. Pourquoi pas, note Jean Renaud. «Il faut à tout prix faire en sorte que tout le monde ait accès à tout. Le but, c'est d'en arriver à ce que la main-d'oeuvre ressemble à la population. C'est une question de justice et d'équité», soutient-il.

Depuis 1987 !

Au Québec, un décret datant de 1987 oblige les fournisseurs de service du gouvernement à embaucher des personnes issues de groupes sous-représentés, comme les femmes, les autochtones ou les minorités ethniques. Depuis 2001, la Loi sur l'accès à l'égalité en emploi dans des organismes publics a élargi cette obligation pour inclure quelque 500 organismes, comme les municipalités de plus de 100 employés, les sociétés de transport, les commissions scolaires, les musées et les sociétés d'état, comme Loto-Québec. Mais elle ne vise aucunement les instances qui relèvent du Conseil du trésor, comme les ministères.

C'est la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse qui a le mandat de suivre de près l'application de la Loi. Étant donné la récente implantation de la Loi et des différents règlements applicables, les organismes concernés ont jusqu'en 2009 pour en fournir les premiers résultats. En cas de non-respect de la Loi, la Commission a le pouvoir d'amener un dossier devant le tribunal. Plusieurs entreprises ont également adopté une telle mesure sur une base volontaire, encouragées par des programmes qui offrent de payer une partie du salaire de l'employé immigrant nouvellement embauché.

Pour le philosophe et directeur du Centre de recherche en éthique de l'Université de Montréal, Daniel Weinstock, il faut faire plus. «Alors que dans certains domaines l'intégration se fait de façon plus organique, le coup de pouce [de la discrimination positive] peut faire la différence. C'est un outil comme un autre», avance-t-il. «Mais on veut qu'à terme on n'en ait plus besoin.»

«Ces gens-là sont ici pour travailler, assure pour sa part Mme Aboumansour. Il faut les embaucher. Ça prend une ouverture exceptionnelle. Parce qu'à compétence égale, c'est encore une personne avec un nom d'ici qui va être choisie.»

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Collaboratrice du Devoir
4 commentaires
  • Yasmina Tirib - Inscrite 17 septembre 2008 10 h 45

    Les québecois sont racistes mais ils le cachent bien!

    En France, si je me fait traiter de "Sale arabe!" au moins je sais ce que l'autre pense de moi. Il est raciste mais au moins il s'assume! Au Québec, les gens s'extasient sur notre pays d'origine, sur la beauté de nos paysages, sur la température clémente et la question insidueuse tombe: "Mais que faites-vous ici, au lieu d'être au chaud là-bas?". Nous, immigrants chanceux des pays chauds, pourquoi venons-nous dans un pays si peu accueillant?
    Nous immigrons pour améliorer notre sort, pour avoir une meilleur qualité de vie, pour donner le meilleur de nous-même au travail par reconnaissance pour ce pays qui a accepté de nous accueillir. Nous quittons notre famille, nos amis, notre vie et un travail gratifiant pour avoir quoi en échange? Une total ignorance de notre CV parce qu'il ne comporte aucune expérience québécoise. Pour avoir cette fameuse expérience québécoise, nous acceptons des petites "jobines": mais là nous venons de casser notre parcours. Que dire à un recruteur qui nous demande en quoi cette expérience est bénéfique pour le poste convoité?

  • Yasmina Tirib - Inscrite 17 septembre 2008 11 h 05

    Les québecois sont racistes mais ils le cachent bien! (Suite)

    Le problème est: les diplômes et l'expérience sont une excuse: ils n'effaceront pas le nom compliqué non québécois en haut du CV.
    Je me suis amusée à regarder les employés qui sortaient des grands buildings à Toronto et à Montréal: La différence saute aux yeux! Est-ce que cela veut dire que les anglos ont surmonté leurs préjugés et que les francos ont un problème? Pourquoi est-ce que les québécois infligent aux immigrants, ce que les anglophones leur ont infligé? Pourquoi veulent-ils absolument nous faire parler anglais pour avoir un emploi, alors que la raison fondamentale pour laquelle nous, francophones, venons au Québec, est de parler français et de nous intégrer en français. Vengeance?
    La pénurie de main d'oeuvre ne changera rien au problème. Nous ne pouvons pas obliger les entreprises à nous accepter et nous ne pouvons pas les obliger à nous convoquer en entrevue. Quand le Québec manquera de main-d'oeuvre, les organisations souffriront comme les hôpitaux souffrent et la population préfèrera demeurer sur une liste d'attente plutôt que d'admettre que des immigrants pourraient faire "la job" et peut-être même mieux. Et quand le Québec cherchera les immigrants qualifiés, un grand nombre d'entre eux seront retournés chez eux, réalisant que le jeu n'en valait pas la chandelle, et qu'ils seraient plus utiles à leur pays malgré tout!

  • margarita farias - Inscrite 17 septembre 2008 11 h 45

    rendez-vous manqué

    J'ai quitté mon pays en 1973, heureusement pour me marier, mon mari m'a soutenu en tout moment. Avec un diplôme comme professeure en histoire, j'ai pensé pouvoir me trouver une place au moins en tant que professeure en espagnol, j'avais réussi à me placer à l'université de Bishop's quand après 3 ans d'enseignement ont m'a radié par une autre professeure doctorante, même que sa prononciation laissait à désirer, mais elle était du pays. J'ai fini par tomber en dépression nerveuse.Depuis lors je ne fais que donner de cours en tant que bénévole. Heureusement, il y a beaucoup de gens qui ont bien profité de mon enseignement et ils sont reconnaissants envers mes efforts. Je me suis toujours questionnée, comment se fait-il que les gens apprecient mon enseignement gratuit mais quand il est question d'accorder un salaire ou un taux horaire, là ils préfèrent s'adresser aux universités. Toute cette zaga me fait réfléchir à tous ces écueils que nous trouvons en arrivant à notre Québec. Margarita Farias.Hatley Qc.rock_pitt@hotmail.com

  • Loïc Marcille - Inscrit 26 septembre 2008 09 h 52

    Il n'y a pas que la reconnaissance qui pose problème!

    Il n'y a pas que la reconnaissance des diplômes qui pose problème! J'en veux pour preuve mon propre exemple. Je suis venu compléter mes études au Québec en 2003. J'ai obtenu un MBA de l'Université Laval en 2007. J'ai l'intention de m'installer ici et d'y démarrer ma carrière professionnelle mais cela semble extrêmement difficile. Cela fait près de 4 mois que je recherche un emploi au Québec de manière intensive, soit bien plus de 40h/semaine. J'effectue les suivis. Je relance. Je rappelle. Je crois bien avoir tout essayé : les offres d'emplois sur les sites spécialisés, les candidatures spontanées, le réseautage, les cabinets de recrutement... j'ai même offert 500$ sur différents réseaux sociaux à qui me fournirait des informations susceptibles d'aboutir à une offre d'emploi ferme. Rien!
    Alors cette semaine j'ai décidé de jeter une ligne ailleurs. Juste histoire de voir si ça mord. J'ai envoyé 1 CV à une amie à Toronto et j'ai répondu à quelques offres d'emploi en France. Rien de bien intensif là dedans puisque je me suis seulement contenté d'envoyer mes CV sans relancer, sans appeler. Les résultats sont éloquents.

    Ainsi :
    - Au Québec, 4 mois, 300 CV, 4-5 entretiens
    - En Ontario, 3 jours, 1 CV, 1 entretien
    - En France, 4 jours, 5 CV, 1 entretien

    Les chiffres parlent d'eux-mêmes! Ce n'est donc pas moi le problème. Ce que j'entends le plus souvent ici de la part des recruteurs, c'est que je pourrais être trop gourmand en terme de salaire (oui j'ai un MBA, mais je cherche un emploi à un niveau d'entrée en acceptant le salaire qui va avec, sinon je ne postulerais pas! À titre d'information, pour le poste qu'on me propose à Toronto, on parle de 50K$, là où mes attentes pour le même type de poste au Québec sont seulement à 40K$). On reproche aussi à mon MBA le fait que je risque de m'ennuyer sur le poste (comme on dit, il faut bien mettre les pieds quelque part pour commencer, et une fois encore, si j'applique c'est que ça m'intéresse) Pour cette raison, j'ai raté des occasions en or pour ma carrière dans des entreprises prestigieuses, sans même avoir été convoqué en entrevue... Enfin, il semblerait qu'on écarte souvent mes candidatures à cause de mon MBA qui ferait de l'ombre à mon recruteur qui lui n'en a pas (autrement dit mieux vaut embaucher quelqu'un de moins qualifié pour protéger son petit acquis...). Où est la solution? Dissimuler mon MBA québécois? Avouez que c'est frustrant d'avoir consacré une grande partie de sa vie à étudier fort pour qu'au final cela ne soit pas reconnu... Et puis je ne suis pas un adepte du nivellement par le bas!

    Je ne pense pas que le fond du problème soit le racisme ou de la discrimination (bien qu'on m'ait déjà refusé après un entretien pour, je cite : "super bon candidat, qualifié pour le poste, bilingue, mais a un accent quand il parle anglais!"). J'ai l'impression, bien que cela ne se limite certainement pas à ça, qu'il s'agit d'un problème culturel : ici on protège ses acquis face à ce qui vient de l'extérieur, on est réticent au changement.

    Là où je me pose des questions, c'est que les entreprises font pression pour ouvrir la manne d'étudiants étrangers car elles manquent de main d'oeuvre qualifiée. On nous fait venir ici pour nos études et une fois diplômés nous devenons "surqualifiés". On décide de retourner chez nous ou ailleurs et là nous devenons des "pilleurs de diplômes" profitant du Québec et des nombreux avantages, notamment financiers, qui nous sont accordés pour y venir faire nos études. Je n'y comprends plus rien! Mais, je viens de fêter mes 27 ans le 25 septembre et je commence sérieusement à me poser des questions : mon avenir passe-t-il par le Québec? Je n'ai plus de temps à perdre!