Un salaud peut-il avoir une vie réussie ?

Québec — En notre époque où «tout est relatif», où «c'est ton opinion et je la respecte», définir avec précision les critères d'une «vie réussie» se révèle être une mission impossible. Auparavant, on s'entendait peut-être plus facilement, la vie réussie étant celle qui avait respecté des règles transcendantes: l'harmonie du cosmos chez les Anciens; la volonté de Dieu chez les chrétiens; le sacrifice pour la nation chez les premiers modernes.

De nos jours, tout est relatif, certes, mais certains consensus semblent se dégager, du moins si l'on se fie à notre sondage: la grande majorité des répondants, 68 %, estiment que la vie familiale et amoureuse est ce qui importe le plus dans une vie réussie.

C'est sans doute ce qui pousse les politiciens, ici et ailleurs, à vouloir de plus en plus exhiber des rapports familiaux exemplaires, «réussis». Stephen Harper est un hockey dad de banlieue, martèlent les stratèges conservateurs, voulant faire oublier la froide poignée de main à ses enfants, devant l'école, un matin de 2006. Quant à Sarah Palin, candidate républicaine à la vice-présidence américaine, c'est une hockey mom à la fertilité non bridée, qui a marié son amour de collège. Redoutable comme un pitbull à rouge à lèvre, elle se montre prête à défendre la nation comme s'il s'agissait de sa propre maisonnée, et ses concitoyens, comme ses enfants.

Aux yeux de Luc Ferry, philosophe français et auteur de Qu'est-ce qu'une vie réussie? (Grasset, 2002), l'accent actuellement mis sur la vie amoureuse et familiale n'a rien de surprenant. Le phénomène prend sa source dans l'individualisme moderne né à la Renaissance, époque à partir de laquelle la «vie privée» et «l'amour» deviendront graduellement, pour la plupart des humains, les principales «sources du sens». On y invente la vie privée et la cellule familiale. L'amour devient électif et procède donc d'un choix.

Avant, «le bon mariage est le mariage de raison, non le mariage d'amour», note Ferry, évoquant le sociologue Edward Shorter, dans L'Homme-dieu ou le sens de la vie (Grasset, 1997). Avant, «l'intimité n'existait pas». En ville comme à la campagne, l'immense majorité des familles vivaient dans une seule pièce, «ce qui excluait, de facto, la possibilité d'une quelconque forme de "privacy"». Et avant, enfin, l'amour parental était loin d'être une priorité. «Montaigne, notre grand humaniste, avouait ne pas se souvenir du nombre exact de ses enfants morts en nourrice!», souligne Ferry.

Si la contre-culture des années 60 a voulu dédramatiser l'éclatement de la cellule familiale, elle a par ailleurs renforcé l'importance du privé, explique Luc Ferry. «Le privé est politique», clamaient les idéologues de 68. Ainsi se développe l'idée que «le centre de notre vie est bien davantage dans le privé que dans la vie publique». Par conséquent, opine le philosophe, «aujourd'hui, ce n'est plus pour la vérité, peut-être même pas pour la justice ni pour la beauté que l'individu est prêt à mourir. Les seuls êtres pour lesquels il peut, le cas échéant, risquer sa vie, ce sont les êtres aimés, les proches.»

Laisser ces derniers ou les négliger pour aller accomplir son destin, pour aller réaliser son «potentiel» devient par conséquent un scandale. Et c'est peut-être ce qui explique les faibles 6 % recueillis, dans le sondage Léger-Le Devoir, par le facteur «travail» à la question sur ce qu'il y a de plus important dans la vie.

Le cas Gauguin

Une telle attitude annule tout certificat de «vie réussie». Prenons Paul Gauguin, qui décida de quitter sa femme et ses cinq enfants pour aller à Tahiti, «car il avait le sentiment que c'est là que sa vocation de peintre pourra s'accomplir». Le cas est soulevé par Monique Canto-Sperber dans sa conversation avec Comte-Sponville. «On pourrait considérer cela, même s'il a réussi à devenir un grand peintre, comme une décision immorale», dit-elle.

Moral, le mot est lâché. Faut-il être moral pour réussir sa vie? Stoïciens et épicuriens s'entendaient sur une chose, souligne André-Comte Sponville: «Le bonheur et la vertu vont forcément ensemble, autrement dit, un salaud ne peut pas être heureux.» Mais Comte-Sponville, philosophe moderne, n'est pas d'accord: «Je crois que c'est faux. Je crois qu'un salaud peut être heureux et qu'un brave homme, un homme de coeur, un homme vertueux peut être atrocement malheureux. Une fois qu'on a compris cela, qu'il n'y a pas de "souverain bien", qu'on a compris que le bonheur et la vertu ne sont pas nécessairement en harmonie, il reste à chercher l'un et l'autre dans leurs différences et dans la tension qu'ils supposent. C'est vrai que, parfois, un peu plus de vertu se paiera d'un peu de bonheur. Ou qu'un peu plus de bonheur se paiera d'un peu de vertu. Ça fait partie du tragique de notre condition.»

Vie réussie ou sensée ?

Du reste, pour plusieurs, l'expression même de «vie réussie» pose de grands problèmes. Le philosophe Jean Grondin, de l'Université de Montréal, dit ne pas l'aimer. «Elle est trop mercantile, comme si la vie était une transaction que l'on pouvait passer par profits et pertes», note celui qui a publié Du sens de la vie, chez Bellarmin, en 2003. Il rappelle que Schopenhauer se plaisait à dire que la vie était «une affaire qui ne couvrait pas ses frais». Elle comporte trop de dimensions pour qu'on la réduise à un tel verdict.

La «réussite», si l'on veut envisager la vie sous cet angle, a un caractère inévitablement relatif: «Elle dépend des ambitions et des priorités de chacun: certains veulent être des écrivains reconnus ou des inventeurs de génie, d'autres veulent simplement être de bons pères de famille.»

Une autre chose agace Jean Grondin dans cette formule: «Elle ne peut s'appliquer aux vies qui ont été tragiquement interrompues ou brisées, comme il y en a tant, ni à celles qui sont en proie à la misère extrême et qui n'ont pas le temps, ni le loisir de se poser cette question et qui doivent se contenter de survivre», ce qui est le cas de la majorité des habitants de la planète, ajoute-t-il.

En somme, Jean Grondin préfère plutôt parler d'une «vie sensée, d'une vie qui a eu la clairvoyance de reconnaître un sens à sa vie et, à mon sens, ce sens est toujours celui d'une vie qui n'est pas centrée sur elle-même et qui se soucie peu de sa "réussite". Pour le dire le plus simplement du monde: il faut faire le plus grand bien possible et bien faire ce que l'on a à faire. L'important n'est pas ici d'avoir réussi, mais d'avoir fait son possible», plaide-t-il.

La confusion

Aux yeux de Grondin, on confond trop souvent «bonheur» et «vie réussie». La quête du bonheur est universelle, estime-t-il, puisque nous voulons tous être heureux. En revanche, l'obsession de la vie réussie n'est pas le fait de tous.

«La recherche du bonheur sait que notre bonheur ne peut être qu'imparfait ou approximatif, compte tenu du caractère tragique de l'existence, qui tient à l'incompréhensibilité de la mort et du mal. Comme le disait Umberto Eco (comme d'autres avant lui, d'ailleurs) dans un entretien récent, celui qui se dit parfaitement heureux est un crétin. Quant à la vie réussie, j'ai un peu le sentiment qu'il s'agit d'un "ou bien, ou bien": on réussit ou on ne réussit pas. Cela est trop tranché.»

Au fond, «réussir dans la vie» a le mérite d'être plus clair, note Jean Grondin. Car l'expression renvoie directement à des personnes qui ont «accompli quelque chose, qui se sont fixé des objectifs et qui les ont atteints ou surpassés, et dont l'oeuvre suscite l'admiration». La formule convient d'ailleurs particulièrement bien au monde des affaires. «Je ne m'en offusque aucunement, car ses critères sont clairs: Bill Gates, Ted Turner, Donald Trump [...] ont réussi dans la vie, ça oui. Mais ont-ils réussi leur vie? Aucune idée.»

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Avec Stéphane Baillargeon

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