Après le travail - Le bien-vieillir se prépare, mais ne s'achète pas à 82 ans !

En France comme au Québec, la population vieillit. Aussi, de part et d'autre, des programmes ont été mis en place pour répondre aux besoins des aînés. Si ceux-ci diffèrent dans leur structure, ils sont toutefois basés sur la même démarche: imaginer, structurer et mettre en place des programmes multidimensionnels tenant compte de l'hétérogénéité de la population.

L'espérance de vie a grimpé considérablement dans nos sociétés, grâce à l'évolution des connaissances et à notre mode de vie. De plus, du fait de la courbe démographique, les aînés sont de plus en plus nombreux. «C'est pourquoi, affirme Pierre Jamet, directeur général des services du conseil général du Rhône, le bien-vieillir est une responsabilité de société.» À charge, donc, de la société de mettre en place les conditions qui feront en sorte que nous vieillirons au mieux.

Le colloque Vieillissement et santé: comment aider les aînés à traverser les transitions de l'âge explorera les expériences québécoises et françaises, leurs succès et leurs échecs. Beaucoup de similitudes rassemblent ces deux régions géographiques. La France a toutefois vécu le vieillissement de sa population sur une période d'une centaine d'années, tandis que, pour le Québec, il s'est condensé sur 25 années. «De plus, poursuit Yves Joanette, directeur de la recherche au centre de recherche de l'Institut universitaire de gériatrie de Montréal (IUGM), en raison de facteurs qui tiennent à l'organisation du travail et des professions au Québec, nous pratiquons depuis plusieurs années une profonde interdisciplinarité, d'où découle une facilité à travailler en conjuguant différentes disciplines et professions.» Cette démarche est vitale, puisque les défis du vieillissement présentent de nombreuses facettes.

Révolution culturelle

Or, trop souvent, l'attention se braque sur le seul aspect médical, sur la perte d'autonomie. Pourtant, établir des mesures selon un spectre plus large permettrait de mieux contribuer au bien-vieillir. Cara Tannenbaum, gériatre et chercheure à l'IUGM, abonde en ce sens: «Par exemple, en matière de prévention et de promotion de la santé, on néglige cette formidable fenêtre d'opportunités qu'offre la période de 50 à 80 ans. Il y a des choses faciles à prévenir tant au niveau de l'ostéoporose que de la perte musculaire ou osseuse, de la santé mentale, de l'isolement...» Le bien-vieillir se prépare, mais ne s'achète pas à 82 ans. La prévention devrait démarrer le plus tôt possible, voire déjà à l'adolescence, en vue d'en récolter les fruits à un âge plus mûr.

En fait, toutes les segmentations sociales liées à l'âge volent en éclats. Le temps où à chaque âge était réservée une activité est révolu. «La société, indique Pierre Jamet, doit s'adapter à ces nouvelles réalités. Les tabous devront être battus en brèche.» Cela concerne également l'activité professionnelle. Aujourd'hui, on pénètre dans le marché du travail souvent plus tard qu'autrefois et, selon le cas, on en sort également plus tôt. «Il va falloir, poursuit-il, rééquilibrer les choses, ce qui suppose l'allongement de la durée de travail ou la création d'un système transitoire.» Il pourrait s'agir d'une activité plus légère, moins stressante, soit un trait d'union entre une période d'activité professionnelle forte et la période plus calme de la retraite, qui n'exigerait pas forcément de reconduire l'âge de la retraite. Nos sociétés gagneraient à soutenir la transmission du savoir de nos aînés aux plus jeunes, qu'il soit professionnel ou culturel.

Il faut souligner que la situation française se singularise. «Dans la plupart des cas, souligne Yves Joanette, la retraite est obligatoire et relativement subite, contrairement au Québec où plus de latitude est offerte aux travailleurs.» Selon le milieu de travail, il sera par exemple possible, outre l'éventualité de poursuivre son activité professionnelle, de prendre une retraite progressive. Certaines personnes choisissent aussi de créer leur propre entreprise après la retraite, ou d'aller à l'université, ou encore de faire du bénévolat. «La population âgée est très hétérogène, ponctue Cara Tannenbaum, il importe donc de lui offrir toute une palette de choix.» Les aînés n'acceptent plus d'être confinés dans des rôles préconçus.

Optimiser le milieu de vie

Outre la cessation d'activité, le chapitre du logement et de l'urbanisme est également en défaut. L'une des priorités, estiment Pierre Jamet et Yves Joanette, réside dans le problème de l'adéquation du logement aux personnes qui sont en phase de vieillissement. Ainsi, à l'intérieur de l'habitat, la cuisine et la salle de bain n'ont jamais été pensées en fonction des personnes âgées. De même, côté extérieur, l'environnement doit être adéquat et proposer notamment des transports en commun. «Nous sommes très loin des expériences danoises, regrette Yves Joanette. En effet, villages et villes adaptés aux personnes âgées y sont très répandus.» Des efforts sont déjà relevés, que ce soit au Québec ou en France, mais nettement insuffisants. De plus, il reste encore considérablement à enrichir la palette d'options offertes, telle que l'optique

intergénérationnelle.

Néanmoins, développer le logement seul serait inutile si les services et soins à domicile n'étaient pas déployés corrélativement, soit un domaine dans lequel les insuffisances sont criantes. Désormais, les personnes sont de moins en moins hospitalisées. «Cependant, rapporte Pierre Jamet, il n'y a pas encore eu de rencontre entre l'évolution des techniques médicales et ceux qui sont compétents en matière d'urbanisme et de logement. Nous en sommes encore largement au stade expérimental. Des opérations tout à fait significatives ont déjà vu le jour, mais il s'agit d'initiatives individuelles et non pas d'une politique globale ambitieuse et nationale.»

En sus, au-delà de l'aspect technologique et des services et soins prodigués, une pression énorme repose sur l'entourage. «Les proches aidants, estime Yves Joanette, sont un élément dans l'équation du maintien à domicile qui n'est pas banal.» Or le soutien qui leur est offert est largement déficitaire. La gamme des services est très vaste, il est question de cuisine, d'épicerie, de déplacements à la banque, d'entretien du jardin...

L'incontournable dimension du genre

Il est par ailleurs une condition sine qua non relative à l'ensemble de ce qui précède. «Toute initiative, explique Cara Tannenbaum, devrait être soumise à une approche sexuée afin de déterminer si les besoins des femmes et des hommes convergent ou divergent.» Pour avoir mené plusieurs recherches à partir de cet angle, elle a relevé nombre de différences. La proportion des femmes est élevée dans la population des aînés. Or elles se caractérisent très souvent par une plus grande pauvreté. De ce fait, elles ne possèdent pas de voiture. La négligence de cette dimension s'opérerait à leurs dépens.

Il y a quelques temps, par exemple, l'état de santé d'une de ses patientes requérait des soins. «J'avais, pour ce cas, un traitement conservateur gratuit, mais, s'indigne-t-elle, cette femme n'avait pas les moyens pour venir, du fait de l'absence de transport en commun proche de son domicile, le taxi étant hors de portée de sa bourse!» La gratuité des soins était donc insuffisante. Autre exemple, il apparaît que les femmes participent moins aux programmes de réadaptation après une crise cardiaque. Pourquoi? Ont-elles besoin de conseils ou d'un environnement différents? Est-ce parce qu'on pense que les problèmes cardiaques concernent les hommes? Est-ce parce qu'elles sont plus pauvres?

Aider les aînés à mieux vivre les transitions de l'âge appelle la mise en oeuvre de programmes multidimensionnels, originaux et diversifiés. Prévention et promotion de la santé, redéfinition de la période d'activité, adaptation du logement et de l'environnement, développement des soins et services à domicile, soutien aux proches aidants ne sont que quelques aspects du bien-vieillir.

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Collaboratrice du Devoir

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Vieillissement et santé: comment aider les aînés à mieux traverser les transitions de l'âge, les 8 et 9 octobre, à l'Auberge Saint-Antoine, 8, rue Saint-Antoine, Québec.

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