Lyon et Montréal jumelés depuis 1989 - Une relation privilégiée dont profitent le Québec et la région Rhône-Alpes

Depuis le milieu des années 1990, des régions françaises ont manifesté leur volonté de coopérer directement avec l'étranger, notamment le Québec. C'est alors qu'est né ce qu'on nomme, dans le jargon technocratique, «la coopération décentralisée». De quoi s'agit-il au juste? Cela comprend toute une série d'accords de coopération signés directement entre le Québec et les régions françaises.

En 1994, la Région Rhône-Alpes fut la première à signer un plan d'action avec la Délégation générale du Québec à Paris, sous l'impulsion du président du conseil régional et du délégué général d'alors. En 1989, elle fut aussi la première à ouvrir au Québec une représentation économique qui s'intéresse aujourd'hui aussi à la culture et au tourisme.

Pourquoi cette complicité entre le Québec et une simple région française? Nous avons posé la question à Jean-Jack Queyranne, président du conseil régional de la Région, et à Raymond Bachand, ministre québécois du Développement économique.

Le Devoir — Quelle importance ont pour vous les relations entre le Québec et la Région Rhône-Alpes? Peut-on parler de liens privilégiés?

Jean-Jack Queyranne — Je me suis rendu au Québec pour la première fois en 1971. J'étais l'un des premiers boursiers de l'Office franco-québécois pour la jeunesse. J'ai été vraiment étonné par une société bouillonnante de vie, curieuse des autres, riche de sa créativité. Le Québec avait pris le virage de la modernité et s'ouvrait avec intensité au monde sans pour autant perdre son identité.

J'ai été le témoin de cette profonde mutation, qui a fait évoluer notre regard nostalgique — ah, les grands chanteurs Félix Leclerc, Robert Charlebois, Fabienne Thibault que nous aimons tant! —, voire de culpabilité, que les Français pouvaient encore avoir il y a vingt ans. Mes premiers pas au Québec restent empreints de cette ouverture à la modernité, jamais démentie depuis. Je me rappelle en particulier la formation professionnelle, domaine où le Québec était très en avance sur nous.

Le Québec est ainsi pour moi une source d'inspiration permanente par son dynamisme, sa créativité, son ouverture, la convivialité qui caractérise les relations humaines, mais aussi par sa solide détermination à défendre la francophonie et à promouvoir la diversité culturelle, source de développement solidaire et respectueux, jaillissement artistique dont témoignent les nombreux échanges entre Rhône-Alpes et le Québec.

Raymond Bachand — Nos liens d'amitié demeurent nos meilleures assises, et nos intérêts communs, de formidables moteurs. Ainsi, de nombreux acteurs ont contribué par une participation personnelle à la consolidation et au développement de la richesse des liens entre le Québec et Rhône-Alpes. Tout d'abord, rappelons que le chef-lieu de la Région Rhône-Alpes, Lyon, est jumelé à la ville de Montréal depuis 1989.

Ce qui nous réunit, au-delà des affinités culturelles, ce sont les contraintes face à la mondialisation, la concurrence des pays émergents et la nécessité de survivre économiquement sur des marchés compétitifs. Il paraît donc important de tisser entre nous des alliances stratégiques.

Le Devoir — Y a-t-il des similitudes entre le Québec et Rhône-Alpes? Des différences? Chacun y trouve-t-il son compte?

R. B. — Il y a des similitudes dans le tissu industriel de secteurs comme la chimie, la plasturgie, la transformation des métaux et des biens d'équipement (mécanique et électrique), l'environnement, le textile technique, l'énergie, etc.

On a pu constater d'ailleurs que, dans un secteur comme le textile, l'évolution a été la même de part et d'autre. Il y a 15 ans, le secteur du textile en crise a dû s'orienter vers des textiles qui ont une haute valeur ajoutée. Dans des secteurs hautement compétitifs, il est important de dresser des plans d'action profitables économiquement des deux côtés.

On peut d'ailleurs parler de synergie structurante entre la région Rhône-Alpes et le Québec. Les entreprises québécoises qui visent les marchés européens cherchent à s'implanter dans la région ou à y lier des partenariats, et les entreprises de la région qui visent les marchés nord-américains font de même au Québec.

J.-J. Q. — À mes yeux, le Québec est riche de sa double culture, francophone et européenne, d'une part, nord-américaine, de l'autre. C'est ce qui lui donne sa force, sa vitalité, son identité. Il est totalement immergé dans le continent nord-américain, mais il conserve des marqueurs européens qui favorisent la compréhension mutuelle et le respect.

Le fait aussi de dialoguer avec un tel interlocuteur, qui a notre taille mais dont les pouvoirs sont plus importants, nous oblige à nous dépasser, à dépasser le «jacobinisme» et la centralisation française, qui sont d'étouffants carcans. Notre société est insuffisamment «régionalisée» et c'est sans doute l'origine de l'atonie de la croissance française. Le dynamisme de nos relations avec le Québec me conforte dans ma conviction qu'il faut aujourd'hui jouer la carte des régions.

Le Devoir — Le président Sarkozy a récemment affirmé que, si les Canadiens sont des amis, les Québécois sont des frères. Cette formule trouve-t-elle à se concrétiser dans les relations qu'entretiennent le Québec et la région Rhône-Alpes?

J.-J. Q. — Assurément, nous faisons partie d'une même famille. Je dois avouer que la force de conviction des Québécois pour porter la défense et la promotion de la diversité culturelle a été une précieuse source d'inspiration pour l'action que j'ai menée en Rhône-Alpes, où nous avons accueilli, il y a tout juste deux ans, le premier Forum pour une mondialisation responsable. Et la mobilisation sans faille pour lutter contre la dilution de la francophonie est une marque d'exigence que nous partageons.

Le jumelage entre Lyon et Montréal, les Entretiens Jacques-Cartier, les échanges entre les étudiants, les partenariats entre nos entreprises et pôles d'innovation sont autant d'exemples qui dépassent les relations institutionnelles pour ancrer dans la durée les marques de fraternité entre les habitants de nos territoires.

R. B. — Chacun a sa formule pour caractériser les relations entre le Québec et la France, mais disons que nos relations sont exceptionnelles. Il existe énormément de maillages avec les régions françaises. Au cours des années se sont tissés de véritables liens d'amitié qui dépassent souvent les liens d'affaires, ce sont aussi des liens culturels et personnels. Bref, une vraie camaraderie.

Le Devoir — Les universités sont-elles au coeur de ces relations? Ces échanges ont-ils suscité la création d'entreprises venues du Québec ou de la Région Rhône-Alpes?

J.-J. Q. — Avec les Entretiens Jacques-Cartier, nous avons un exemple concret de la force que représente la mise en réseau des compétences en matière d'enseignement supérieur et de recherche. À ma connaissance, il n'y a pas de cas recensé d'entreprise directement créée ou de transaction réalisée, mais la mobilisation du monde de l'enseignement supérieur et de la recherche crée les conditions d'émergence de nouveaux partenariats. De manière plus globale, notre région est engagée avec détermination pour soutenir la mobilité des jeunes à l'international. C'est l'un des piliers de la compétitivité économique pour nos territoires. La forte mobilisation des étudiants — ils sont plus de 600 Rhônalpins à traverser l'Atlantique en 2008 — est aussi le signe de la vitalité des accords entre les universités.

R. B. — Je participe depuis environ une décennie aux Entretiens Jacques-Cartier. J'y avais même organisé un colloque sur le capital de risque, il y a plusieurs années. Au départ, les Entretiens étaient surtout l'occasion de présentations académiques. Puis, on s'est intéressé à l'expérience des universités dans leurs créneaux respectifs sur des thèmes d'actualité, à la valorisation et au transfert des résultats de la recherche en général. Ces deux dernières années, les Entretiens ont été l'occasion d'aborder spécifiquement les questions liées au maillage entreprise-université. L'édition de 2008 porte davantage sur cet aspect, par exemple avec le colloque sur l'innovation et le développement des entreprises.

Les retombées des Entretiens sont difficilement quantifiables. Elles se mesurent plutôt en fonction de l'émulation d'idées, de la diffusion de connaissances de pointe, du développement de la culture scientifique, du développement de réseaux et d'échanges entre universitaires et industriels français et québécois.

Le Devoir — Le Québec et la région Rhône-Alpes profiteraient-ils d'un traité de libre-échange entre le Canada et l'Union européenne?

J.-J. Q. — Dans le cycle de Doha, en dehors des questions agricoles, le Canada et l'Union européenne se sont retrouvés sur la même ligne pour défendre une démarche ambitieuse. Le ministre de l'Industrie canadien a commandé un rapport sur la révision du cadre de l'investissement étranger et de la concurrence intérieure au Canada. Il en ressort des propositions de libéralisation, progressive et à certaines conditions, de plusieurs secteurs-clés. Le rapport appelle à la conclusion des négociations «ciel ouvert» avec l'Union européenne, mais ses contreparties ne satisfont pas aux conditions de la Commission. Les libéralisations sectorielles attendues présentent des intérêts pour la France et l'Europe et donc pour la région Rhône-Alpes. C'est dans cet esprit que j'ai récemment signé une demande émanant de régions européennes partenaires et du Québec pour que les négociations soient ouvertes rapidement.

Au Canada, l'accès à un certain nombre de secteurs d'activité reste en effet relativement restreint aux étrangers, notamment les services financiers, les télécommunications et les transports. Dans d'autres secteurs comme la grande distribution, où la distribution américaine est omniprésente, notre région est notablement absente.

L'accord envisagé par le Québec irait au-delà des ententes commerciales habituelles concernant les tarifs et les autres barrières non tarifaires. Je pense par exemple à la reconnaissance des qualifications professionnelles, qui faciliterait la circulation des travailleurs qualifiés et accroîtrait le commerce des services et l'implantation d'entreprises de part et d'autre de l'Atlantique.

Cet accord novateur devrait aussi viser la coopération en matière de réglementation et de développement de normes et de règlements techniques et faciliter les procédures douanières et de sécurité. Bien entendu, l'investissement de notre Région reste dépendant de l'évolution de l'environnement économique en Amérique du Nord.

R. B. — Les dirigeants d'entreprise que nous rencontrons en Europe sont favorables à la signature d'un tel traité entre l'Union européenne et le Canada. Une centaine de dirigeants d'entreprise ont récemment adressé une lettre à Bruxelles pour soutenir ce projet. Le plus bel exemple de la coopération franco-québécoise dans ce domaine, c'est la mission commune que nous avons menée avec la France au Mexique, l'an dernier. On n'avait jamais vu ça, deux pays qui se mettaient d'accord pour entreprendre une mission économique ensemble. Un accord Europe-Canada multiplierait ces initiatives.

Le Devoir — Quelles retombées voyez-vous au projet d'accord sur la mobilité de la main-d'oeuvre que négocient actuellement le Québec et la France?

J.-J. Q. — Sur le terrain de la mobilité professionnelle, je rappelle que notre Région, en collaboration avec l'Office franco-québécois pour la jeunesse (OFQJ), a lancé dès 2005 un dispositif à destination des jeunes professionnels québécois qui souhaitent élargir leur expérience et développer leurs compétences dans les entreprises rhônalpines.

Le projet négocié entre le Québec et la France s'inscrit en complément des points évoqués précédemment concernant la reconnaissance des qualifications professionnelles. Il constitue ainsi une évolution naturelle de nos relations avec le Québec et s'inscrit de surcroît dans notre stratégie régionale pour renforcer les échanges professionnels entre les pôles d'excellence de Rhône-Alpes et nos partenaires.

Ce projet d'accord renforcera la reconnaissance des compétences et la souplesse dans le recrutement, mais il favorisera également la formation tout au long de la vie, en permettant aux Québécois et aux Rhônalpins d'acquérir et d'élargir leurs expériences professionnelles.

R. B. — Cet accord sur la mobilité de la main-d'oeuvre sera unique au monde. Bien sûr, la mobilité existe dans l'Union européenne. Elle existe aussi au Canada, malgré certains blocages. Nous voulons créer de la fluidité afin qu'un ingénieur d'Alstom puisse travailler à Montréal ou à Paris. Nous voulons qu'un technicien de Bombardier puisse travailler indifféremment à Crespin, en France, ou à La Pocatière, au Québec. Un peu à l'image de ce que la Suisse a négocié avec l'Europe.

Le Devoir — Les administrations française et québécoise sont-elles très différentes? Ont-elles néanmoins des choses à apprendre l'une de l'autre?

J.-J. Q. — Comme je l'ai évoqué précédemment, le Québec est fort de la nature fédérale du Canada. Dans notre pays jacobin, nous n'avons pas les mêmes pouvoirs. Notre administration est marquée par la centralisation, qui engendre beaucoup de rigidités. Mais nous faisons aussi partie du même espace géopolitique et économique, dans lequel la mondialisation inclut des contraintes semblables. J'évoquerais plutôt ce qui nous rassemble, comme la place importante accordée à l'État-providence, la présence de structures d'économie mixte comme Hydro-Québec, qui est un peu le pendant de notre EDF... Des points de ressemblance dans un océan libéral où le Québec se défend bien.

R. B. — Les différences culturelles sont importantes. Un patron français qui arrive au bureau le matin serre la main et embrasse tout le monde. Nous sommes plus nord-américains. Nous avons moins le sens de la hiérarchie. Les relations humaines sont moins formelles. Ce qui n'empêche pas les Français d'avoir une productivité extraordinaire. Sous des apparences un peu rigides, les entreprises françaises sont très productives.

Le Devoir — Y a-t-il des moments où le président du conseil régional de Rhône-Alpes rêverait d'être ministre au Québec, et le ministre québécois du Développement économique, président du conseil régional de Rhône-Alpes? De quoi êtes-vous le plus jaloux dans l'autre région?

J.-J. Q. — Nos relations ne se situent ni sur le terrain de la frustration, ni de la jalousie. Je crois l'avoir démontré dans mon propos. De surcroît, la fonction de ministre ne m'est pas étrangère, puisque je l'ai exercée durant cinq ans au niveau national. Mais j'aimerais disposer des pouvoirs économiques et culturels du gouvernement québécois. La France connaît une panne de croissance. Faute d'être suffisamment régionalisée,

elle aura bien des difficultés à

rebondir.

R. B. — J'admire beaucoup la technologie française. La France est un pays de haute technologie avec de très grandes entreprises dans tous les secteurs. C'est un peuple d'ingénieurs et de scientifiques. Nous avons beaucoup à apprendre d'eux.

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Propos recueillis par Christian Rioux

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Correspondant du Devoir à Paris

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