Quand la télé vise la proportionnelle

Photo: Rémy Charest

Pour éviter toute accusation de partialité en campagne électorale, les réseaux de télévision calculent de façon sophistiquée le temps consacré à chaque parti politique dans les bulletins de nouvelles.

Le système est particulièrement développé à Radio-Canada, alors que cette semaine les différentes équipes recevaient les «cibles de couverture». Ces cibles, ce sont des pourcentages du temps qui devrait être consacré aux différents partis dans les reportages.

À titre d'exemple, dans une région précise du Québec, on recommandait cette semaine d'accorder 35 % du temps de reportage au Bloc québécois, 26 % au Parti conservateur, 23 % au libéraux, 10 % au NPD et 5 % aux verts. On comprendra qu'il s'agit d'une région où les intentions de vote du Bloc québécois sont élevées. Dans une autre région, on peut recommander des pourcentages différents, et l'ordre des partis peut changer. Non seulement chaque bureau régional de Radio-Canada possède de telles cibles, mais il existe également une cible nationale, un pourcentage global qui détermine le temps journalistique qui devrait être accordé au plan national à chaque parti.

Radio-Canada a refusé hier de donner au Devoir ces cibles nationales, craignant comme la peste l'utilisation publique qui pourrait être faite de telles données.

Sans aller aussi loin, TVA possède un système similaire. « Chaque matin, explique Martin Cloutier, directeur général de l'information à TVA/LCN, nous examinons le temps que nous avons accordé à chaque parti (à l'aide de données chiffrées), nous nous demandons si c'est équitable, et s'il faut corriger».

Ce temps d'antenne est scrupuleusement calculé pour faire face à toute demande du CRTC sur la performance des réseaux de télévision en période électorale, explique-t-on.

Les calculs sont encore plus rigoureux (certains diront kafkaïens!) à Radio-Canada, un organisme public qui a des comptes à rendre à son ombudsman et au gouvernement sur la façon dont la campagne électorale a été couverte.

Comment ces cibles sont-elles déterminées? À Radio-Canada, on utilise la position des partis lors de la dissolution de la Chambre des communes, ainsi que les chiffres obtenus lors des sondages réalisés depuis un an, le tout accompagné d'une pondération régionale. Ce travail est effectué par une petite équipe de la direction de l'information télé et radio, et donne lieu à l'envoi des fameuses directives aux équipes journalistiques.

Dans la directive envoyée cette semaine aux bureaux régionaux, il est précisé qu'il s'agit d'un «outil» et non d'un «carcan» ou d'une «camisole de force», puisque «le sens de la nouvelle et le jugement journalistique doivent primer».

Cette façon de faire existe depuis au moins 20 ans, et elle se raffine d'une campagne électorale à l'autre. La couverture journalistique devient-elle conditionnée, de façon mécanique, par les sondages? Les patrons des réseaux soutiennent que non.

Alain Saulnier, directeur de l'information à Radio-Canada, estime plutôt que cette façon de procéder est une «mesure de protection». Car les partis politiques analysent eux-mêmes quotidiennement la couverture journalistique des médias, particulièrement celle de la télévision, qui les obsède, et ils sont très prompts à accuser les médias de partialité. Radio-Canada veut donc avoir un outil précis pour pouvoir répondre aux accusations. «Et la couverture journalistique ne peut pas fonctionner seulement au pif, ajoute Alain Saulnier. Parce que les Libéraux sont très présents dans une région, ou le Bloc dans une autre, on pourrait être tenté de leur accorder toute la place en ondes dans cette région. Les cibles permettent de trouver un équilibre».

Les directives envoyées cette semaine par Radio-Canada pourraient même changer la semaine prochaine, si deux ou trois sondages indiquent un renversement de tendances. «Il s'agit d'un outil quantitatif, et non qualitatif», ajoute Alain Saulnier, qui insiste sur l'importance de maintenir le jugement journalistique.

Mais ce n'est pas tout. À Radio-Canada, on dispose également d'un centre de données qui livre tout au long de l'année une foule d'informations statistiques sur ce qui est diffusé en ondes. En campagne électorale, on examine ces données pour y apporter d'éventuels correctifs. La direction peut décider, par exemple, qu'il faut accorder plus de place aux femmes parce que les hommes ont été privilégiés dans les reportages, ou plus de place aux communautés culturelles, ou décider d'offrir plus de reportages sur l'environnement, parce que le thème aurait été trop délaissé. Bref, ces temps-ci, les patrons des réseaux passent beaucoup de temps à compter, et à recompter...

À voir en vidéo