Le cardinal Turcotte veut relancer le débat sur l'avortement

Photo: Agence Reuters

Québec — Tout en se défendant de vouloir faire de la politique, l'archevêque de Montréal s'est permis un rare coup d'éclat, hier, en annonçant qu'il renonçait à l'Ordre du Canada et qu'il fallait relancer le débat sur l'avortement.

Membre de l'Ordre depuis 1996, le cardinal Turcotte est indigné du fait qu'on ait accordé le même honneur au Dr Henry Morgentaler, une icône du droit à l'avortement. D'après lui, la contribution de M. Morgentaler à la cause des femmes est un «progrès social très discutable».

De fait, il espérait voir l'Ordre revenir sur sa décision. Sans succès. «Comme jusqu'à maintenant ce n'est pas le cas et que mon silence pourrait être mal interprété, je me sens obligé en conscience de réaffirmer mes convictions», a-t-il déclaré en marge de l'Assemblée des évêques catholiques, à Sainte-Anne de Beaupré. «Nous ne sommes pas les maîtres de la vie humaine, c'est ma foi. Cette vie est entre les mains de Dieu.»

L'Assembléedes évêques a donné un appui unanime à la démarche de l'archevêque contre Henry Morgentaler. «Vous en faites un héros national alors que ce qu'il fait heurte et suscite l'indignation d'une grande partie de la population. Je crois qu'il y a une limite et qu'il faut manifester son désaccord», a renchéri le cardinal Marc Ouellet.

Malgré tout son éclat, le geste du cardinal n'a pas semblé ébranler les responsables de l'Ordre du Canada. «C'est vraiment un choix personnel en tant que membre de l'Ordre», a commenté Lucie Caron, porte-parole du secrétariat de la gouverneure générale. Le prélat n'est d'ailleurs pas le premier à renoncer à cet honneur depuis la remise de l'Ordre à M. Morgentaler, le 1er juillet. Un prêtre de la Colombie-Britannique, Lucien Larre, et l'ancien lieutenant-gouverneur du Nouveau-Brunswick, Gilbert Finn, ont posé le même geste.

Tout en se défendant de vouloir s'immiscer dans la campagne électorale, Monseigneur Turcotte a invité la population à penser au sens de l'avortement. «Cette question aussi fait partie de l'ensemble du jugement qu'on doit porter avant d'aller voter.»

Même chose pour les dirigeants politiques. «Les politiciens auraient peut-être intérêt à s'interroger. Suis-je politically correct? Est-ce que je suis la majorité ou est-ce que je suis ma conscience?»

Une réflexion qui manque de profondeur, juge le cardinal

Enfin, à une journaliste qui lui faisait remarquer que les Québécois étaient plus favorables que le reste des Canadiens à la cause d'Henri Morgentaler, l'archevêque de Montréal s'est demandé si la réflexion des Québécois ne manquait pas de «profondeur». «C'est un peu comme la guerre, à force de voir les atrocités de la guerre en Irak, de voir les pays du tiers monde qui crèvent de faim, on finit par se blinder contre tout cela», a-t-il poursuivi.

Les évêques déplorent que les politiciens considèrent ce débat comme réglé. D'emblée, ils s'étonnent que l'Assemblée nationale du Québec ait pu se prononcer à l'unanimité contre le projet de loi fédéral C-484 sur les enfants «non encore nés victimes d'actes criminels».

Ce projet de loi présenté au printemps par le député conservateur albertain Ken Epp reconnaissait certains droits aux foetus, mais il est mort au feuilleton en raison du déclenchement des élections.

Les évêques refusent de croire à l'existence d'un consensus québécois en matière d'avortement, surtout «au moment où on investit beaucoup de ressources humaines et financières pour sauver des bébés prématurément», a souligné le président de l'Assemblée des évêques et évêque de Trois-Rivières, Martin Veillette.

Le Cardinal Ouellet a soutenu par ailleurs qu'il ne fallait pas sous-estimer les conséquences psychologiques des avortements sur les femmes. «Les conséquences d'un avortement sur la femme, sur sa psychologie, sa culpabilité, ça, c'est tabou, on ne veut pas parler de cela.»

Les groupes de femmes n'ont pas tardé à réagir à la sortie de l'archevêque. «Le corps des femmes ne concerne pas les évêques», ont dénoncé la Fédération du Québec pour le planning des naissances (FQPN) et la Fédération des femmes du Québec (FFQ). Une manifestation prévue pour le 28 septembre à Montréal sera l'occasion de dénoncer le clergé et de réaffirmer certains principes.

«Depuis la décriminalisation de l'avortement, en 1988, il n'y a jamais eu autant de menaces au droit à l'avortement que dans les deux dernières années. Même la remise de l'Ordre du Canada au Dr Morgentaler, qui a contribué à sauver la vie de milliers de femmes, est l'objet de controverse», a déploré Johanne Fillion de la FQPN.

En 1988, la Cour suprême avait invalidé l'obligation d'obtenir l'appui d'un comité thérapeutique pour se faire avorter. Auparavant, les femmes qui ne respectaient pas cette loi étaient passibles de deux ans de prison, et les médecins qui pratiquaient l'avortement, de la prison à vie.

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