Gérald Beaudoin (1929-2008) - Mort d'un constitutionnaliste pragmatique

Gérald Beaudoin avait réussi à s’inscrire en dehors des paramètres traditionnels de la politique québécoise. Il empruntait aux uns et aux autres leurs idées selon ce qui lui semblait le plus souhaitable pour le bien commun.
Photo: Jacques Grenier Gérald Beaudoin avait réussi à s’inscrire en dehors des paramètres traditionnels de la politique québécoise. Il empruntait aux uns et aux autres leurs idées selon ce qui lui semblait le plus souhaitable pour le bien commun.

Ottawa — Il a trôné aux premières loges d'à peu près tous nos déchirements constitutionnels. Pourtant, l'ex-sénateur conservateur Gérald Beaudoin, en pédagogue qu'il n'a jamais cessé d'être, aura toujours fait le pari de l'analyse posée, pragmatique, à la limite du détachement, laissant aux politiciens et aux gérants d'estrade le plaisir de se quereller sur les suites à donner à ses réflexions sur l'avenir du Canada.

Gérald Beaudoin est décédé avant-hier soir, au Centre hospitalier des Vallées de l'Outaouais, à Gatineau. Il avait 79 ans. La cause du décès n'a pas été révélée par la famille.

Le futur constitutionnaliste nait à Montréal le 15 avril 1929. Il complète son droit à l'Université de Montréal en 1953 et obtient une maîtrise dans cette discipline l'année suivante. Boursier Carnegie, il poursuit ses études supérieures à la School of Law de l'Université de Toronto.

Le jeune avocat exerce d'abord au bureau de Me Paul Gérin-Lajoie en 1955-56. Il entre ensuite au ministère fédéral de la Justice, à Ottawa, où il restera neuf ans. Il change finalement de carrière et devient professeur spécialisé en constitution canadienne à l'Université d'Ottawa.

C'est le premier ministre Brian Mulroney qui le nomme au Sénat le 26 septembre 1988. Il y restera jusqu'en 2004, jusqu'à l'âge de 75 ans, la limite permise pour siéger à la Chambre haute. Pendant ces 12 années, le sénateur, à mille lieues de la politique partisane, se gagne des amis dans à peu près tous les cercles politiques.

Gentleman

«Il s'agissait d'un grand gentleman et d'un grand juriste, a commenté hier Brian Mulroney. C'est avec beaucoup de chagrin que j'ai appris son décès.» Il a ajouté que «le Canada a perdu un grand homme d'État».

Les états de service public de M. Beaudoin remontent aux années 1970, alors qu'il siège comme représentant du Québec sur la commission Pépin-Robarts sur l'unité nationale. Il déclare en 1978 que «seule une nouvelle Constitution peut résoudre nos problèmes».

Dans la foulée du rapatriement de la Constitution canadienne et de l'échec de l'Accord du Lac-Meech dans les années 1980 s'entame une décennie de réflexion sur l'avenir de la Constitution à laquelle Gérald Beaudoin, alors sénateur progressiste-conservateur, y prend part activement. En décembre 1990, Brian Mulroney le nomme, avec le député albertain James Edwards, coprésident du comité mixte de la Chambre des communes et du Sénat dont la mission est trouver une solution de rechange à la formule d'amendement de la Constitution. Le comité Beaudoin-Edwards entame une tournée pancanadienne de consultations publiques très peu courues.

«Il avait une passion bien ancrée pour le pays sans jamais trahir ses racines québécoises», a dit à la blague James Edwards, rejoint par Le Devoir à Edmonton. «Il n'était pas partisan. Il désirait ardemment trouver une solution à nos problèmes qui était à la fois constitutionnellement légitime et politiquement vendable.»

M. Edwards se remémore un «pragmatique» avec des principes, un collègue intellectuellement intègre, qui «commandait le respect, avec le sourire», dont l'expertise est à ce point reconnue à travers le monde qu'il convainc des experts constitutionnels américains, belges, suisses et allemands de comparaître devant le comité canadien. M. Beaudoin réussit aussi à s'inscrire en dehors des paramètres traditionnels de la politique québécoise, qui confine tout le monde dans des petites cases fédéralistes ou nationalistes. Il emprunte aux uns et aux autres leurs idées selon ce qui lui semble le plus souhaitable pour le bien commun.

Le comité Beaudoin-Edwards propose en juin 1991, pour remplacer la formule d'amendement constitutionnel, une formule conférant quatre droits de veto: un au Québec, un à l'Ontario, un aux provinces de l'Ouest et un à celles de l'Atlantique. C'est ce comité qui demande aussi que les autochtones soient partie prenante à toute négociation constitutionnelle et qu'un référendum pancanadien, exigeant une majorité nationale et une majorité dans les quatre régions détenant un veto, soit tenu.

Commission Beaudoin

Le répit du sénateur ne durera que quelques mois. À l'automne de la même année, le gouvernement Mulroney dévoile une ambitieuse réforme de l'union économique canadienne. Encore une fois, le premier ministre mandate un groupe de 30 sénateurs et députés pour entendre l'avis de la population. La commission Castonguay-Dobbie voit le jour, et le sénateur Beaudoin en fait partie.

Le comité s'embourbe toutefois dans la controverse et le manque d'intérêt de la population. À un point tel que le coprésident, Claude Castonguay donne sa démission. C'est le sénateur Beaudoin qui assure la relève, et la commission prendra son nom définitif, tel que les livres d'Histoire s'en souviennent.

La commission dépose son rapport final en mars 1992, proposant un droit de veto au Québec pour la réforme des institutions centrales, la présence de trois juges civilistes à la Cour suprême, reconnaissant la société distincte à l'intérieur d'une clause Canada (quoiqu'étroitement limitée à la culture, au droit civil et à la langue). La commission préconise aussi une pleine compensation financière aux provinces désireuses de se retirer de programmes fédéraux.

On connaît la suite. Ottawa tient le 26 octobre 1992 un référendum sur l'Accord de Charlottetown, qu'il perd. Quelques semaines plus tard, Gérald Beaudoin confie au collègue Michel Vastel, disparu lui aussi il y a quelques jours, que le Canada entre alors dans «une ère de statu quo» dont il faut prendre acte.

«De tous les êtres humains que j'ai connus dans ma vie, j'en ai connus qui aimaient beaucoup le Canada, mais je n'en ai jamais rencontré aucun qui aimaient autant la constitution du Canada et le débat autour de la constitution», a déclaré hier le chef du Parti libéral du Canada, Stéphane Dion, lors d'un arrêt au Nouveau-Brunswick. «[...] Il va nous manquer énormément.»

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Avec la collaboration de Stéphane Baillargeon

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