Une leçon de courage - Chapeau aux policiers, mais il faut mieux les outiller

Il y a deux ans, les étudiants du Collège Dawson tentaient de se réconforter après le passage meurtrier de Kimveer Gill. Hier, le coroner Jacques Ramsay a déposé son rapport, dans lequel il louange le travail des premiers policiers arrivés sur les
Photo: Agence Reuters Il y a deux ans, les étudiants du Collège Dawson tentaient de se réconforter après le passage meurtrier de Kimveer Gill. Hier, le coroner Jacques Ramsay a déposé son rapport, dans lequel il louange le travail des premiers policiers arrivés sur les

Kimveer Gill planifiait depuis des mois les gestes irréparables qu'il a posés ce matin-là. Des mois passés reclus dans sa chambre, devant l'ordinateur, vivant de nuit, décrit le rapport d'enquête. Des indices portent à croire qu'il souhaitait agir le 20 avril précédent, en «hommage» à la tuerie de Columbine, aux États-Unis. Craignant qu'on découvre ses écrits et ses armes, il va jusqu'à écrire qu'il penserait éliminer ses parents, à contrecoeur, s'ils venaient à gêner la réalisation de son plan.

Le Dr Ramsay a fait hier le récit de l'histoire d'horreur qui s'est déroulée le 13 septembre 2006. Une reconstitution seconde par seconde, minute par minute, lui a permis de formuler ses recommandations pour prévenir «ce qui défie l'entendement et échappe à toute logique».

Avant de quitter le domicile familial, Kimveer Gill se serait servi du whisky. Dans son sang, les légistes ont trouvé une concentration d'alcool près de la limite permise pour prendre le volant. Son permis avait été révoqué en 2005 pour des accusations de conduite avec facultés affaiblies remontant à 2002. Un médecin du CLSC près de chez lui avait décelé chez Gill des comportements alcooliques en 2004, associés à son humeur dépressive, mais la thérapie n'avait pas été poursuivie.

Sur le disque dur de son ordinateur, on a trouvé des photographies de deux collèges et de quatre universités qui ne sont pas identifiés. Les raisons qui l'avaient poussé à choisir le collège Dawson, qu'il n'avait jamais fréquenté, resteront à jamais inconnues.

Le 13 septembre, armé d'un pistolet, d'une carabine Beretta, d'un fusil de calibre 12, de 299 cartouches de calibre 9mm et de plusieurs couteaux, Gill stationne à 100 mètres de l'entrée principale du collège.

La suite est connue: il y aura deux morts, dont le tueur, et seize blessés.

Tirer des leçons de l'incompréhensible

Pour le coroner Ramsay, c'est d'abord le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) qui doit retenir les leçons de Dawson, même s'il accorde au service de police «une excellente note globale».

La tragédie a «testé les limites du 9-1-1», dont les différentes étapes de tri ont fait perdre environ une minute au temps de l'intervention. Il sera toutefois bientôt fusionné avec le Service des communications opérationnelles du SPVM, ce qui devrait permettre de gagner de précieuses secondes, les plus décisives lors de tels événements. Les autopatrouilles devraient être équipées d'un dispositif de localisation GPS et d'armes longues plus précises, dit également le coroner. «Dans un cas pareil, il y a beaucoup de dégâts dans les premières minutes. Il faut intervenir rapidement.»

Alain Ibrahim Diallo, conduisant la voiture de police 12-1 et qui se trouvait là par hasard, a fait toute une différence dans la suite des événements. Sans le travail de certains policiers et de citoyens courageux, le coroner estime que le bilan aurait été autrement plus lourd: «C'est le policier Alain Ibrahim Diallo qui a évité que ça ne devienne une autre Polytechnique.» Le jeune policier venait de stationner sa voiture devant le collège, pour une affaire de stupéfiants, au moment où le tireur s'apprêtait à commencer son carnage. Diallo n'a pas hésité à prendre Gill en chasse et à l'isoler dans un coin de la cafétéria, ce qui a évité de nombreuses morts. Des croix de bravoure ont été remises en mai dernier à Alain Ibrahim Diallo, à sa collègue Marie Dicaire et aux agents Marco Barcarolo, Denis Côté et Martin Dea, dont les actions ont permis de circonscrire l'ampleur du drame.

Dans un deuxième temps, le coroner s'adresse au ministère de la Sécurité publique du Canada pour que soient bannies les armes semi-automatiques du type de la carabine Beretta CX4 Storm que Kimveer Gill a utilisé le 13 septembre 2006.

Puis, comprendre

Devant ces gestes irréparables, le Dr Ramsay fait un appel à la recherche scientifique pour saisir l'incompréhensible. Il propose que les chercheurs universitaires, les sociologues, entre autres, aient accès au registre des armes à feu. Les scientifiques étudient souvent les populations à l'aide de bases de données publiques, comme pour déterminer les facteurs prédisposant à certaines maladies. Toutefois, notons que le registre des armes feu canadien «a été mis sous clé par le gouvernement Harper», comme le souligne Louise Viau, professeure de droit pénal à l'Université de Montréal. Les propriétaires d'armes ne sont plus tenus d'inscrire celles-ci au registre des armes à feu jusqu'en mai 2009. Hier, après la diffusion du rapport du coroner, le porte-parole du Bloc québécois en matière de sécurité publique, Serge Ménard, a à nouveau décrié, par voie de communiqué, les manoeuvres pour réduire, voire détruire le registre des armes à feu par le gouvernement Harper.

Aurait-on pu prévoir les agissements de Gill? Même si, depuis 2000, le tueur avait vécu deux ou trois épisodes dépressifs et s'il avait passé les sept ou huit mois précédant le drame dans la solitude, devant son ordinateur, le coroner répond par la négative. Sept pour cent de la population canadienne souffre, en tout temps, de dépression. «Les gens autour de lui ne l'ont jamais vu venir.»

Pour ce qui est des indices macabres laissés par Gill, trouvés sur le Web après la tragédie, comment y être attentif à l'avenir? Le coroner fait appel à la vigilance des internautes et des proches, qu'il souhaiterait à l'exemple de celle appliquée au suicide au Québec. «Aujourd'hui, tout le monde est conscient qu'une menace de suicide demande une intervention», souligne-t-il.

Le coroner Ramsay s'est entretenu avec les familles au cours des derniers jours. «Ça les replonge dans le drame, raconte-t-il, mais il fallait publier le rapport et mettre un terme à cela. Ce qu'ils m'ont dit est confidentiel, mais ils sont abattus. Ils essaient de donner un sens à leur vie, de la reconstruire, ils sont loin d'avoir retrouvé la normalité.»